La patrie après le parti

Il est bien connu que le chemin qui mène à la vertu est semé d’embûches. La maxime de Bernard Landry, selon laquelle il faut mettre « la patrie avant le parti » est plus souvent l’exception que la règle, comme les partis souverainistes en ont eux-mêmes fait la tragique démonstration dans leur vaine recherche de la « convergence » à l’approche de l’élection de 2018.

Cette fois-ci, la prochaine élection n’aura lieu que dans deux ans, mais la patrie doit encore s’effacer devant les partis. Selon le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, le gouvernement Legault fait simplement du « marketing politique » quand il prétend coaliser les « forces vives » de la nation pour forcer le gouvernement Trudeau à accepter que les entreprises relevant de la compétence fédérale soient soumises à loi 101 dans leurs activités en sol québécois. Comme si le marketing ne faisait pas partie de la politique !

À ses yeux, la lettre ouverte que le ministre Simon Jolin-Barrette a fait signer aux maires de six grandes villes et à divers organismes qui défendent le français vise simplement à convaincre le caucus de la CAQ de soutenir le projet de loi qu’il entend déposer au début de l’an prochain pour renforcer la loi 101. Quelqu’un a-t-il entendu des députés caquistes s’y opposer ?

Au reste, la lettre ne fait état que de son extension aux entreprises sous juridiction fédérale, qui est prévue dans le « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec », qui tient lieu de politique constitutionnelle à la CAQ depuis maintenant quatre ans. Personne ne l’a jamais remise en question. Une telle dissidence serait vraiment une nouveauté dans un parti où l’autorité du fondateur n’a jamais fait l’objet de la moindre contestation. En réalité, c’est plutôt au PQ que la position du chef risque de faire problème. Pascal Bérubé a toujours été d’avis qu’il fallait appuyer les revendications de la CAQ face à Ottawa pour l’empêcher de reculer.

  

Dès lors que le PQ refusait de s’associer à ce front commun, les autres partis d’opposition ont également fait faux bond. Seuls les deux députés indépendants, Catherine Fournier (Marie-Victorin) et Guy Ouellette (Chomedey), ni l’un ni l’autre soupçonnés de sympathies caquistes, ont accepté de signer. Les trois grandes centrales syndicales ont également fait faux bond.

Il ne s’agit pas de « supplier » le gouvernement Trudeau, comme le dit M. St-Pierre Plamondon, mais de bâtir un rapport de force pour lui forcer la main. La conjoncture à Ottawa n’a jamais semblé aussi favorable. Tous les partis d’opposition à la Chambre des Communes appuient la demande du Québec. Les députés libéraux dont les circonscriptions sont situées à l’extérieur de Montréal sont également conscients que cette question risque de devenir un enjeu électoral important et le PLC ne peut pas s’offrir le luxe de les perdre. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Si cela réussit, le gouvernement Legault va évidemment se péter les bretelles, lui qui entend faire de la défense du français son cheval de bataille lors de la prochaine campagne électorale. Cela serait sans doute frustrant pour les autres partis, mais ils auraient peut-être avantage à s’associer à ce succès plutôt que de lui en laisser toute la gloire, d’autant plus qu’ils partagent son objectif. Il sera toujours temps de déchirer des chemises si son projet de loi n’est pas suffisamment costaud.

  

« Moi, je suis à la tête d’un parti indépendantiste. Si la CAQ pense que la fédération canadienne fonctionne, qu’elle nous démontre un quelconque gain. », a dit le chef du PQ. Il a parfaitement le droit de penser que réaliser l’indépendance serait la meilleure façon d’assurer la position du français, mais il se trouve que le gouvernement légitimement élu est plutôt d’avis que le Québec a intérêt à demeurer à l’intérieur de la fédération. C’est aussi ce que les Québécois croient présentement et rien n’assure qu’ils changeront d’idée dans un avenir prévisible.

Il est vrai que la CAQ avait empêché l’adoption du projet de loi 14, que le gouvernement minoritaire de Pauline Marois avait présenté en 2013 pour renforcer la loi 101. C’était assurément regrettable. Y assujettir les entreprises sous juridiction fédérale ne suffira évidemment pas à donner au français la place qui lui revient, tant s’en faut, mais si le gouvernement Legault peut arracher cette concession à Ottawa, ce sera toujours ça de pris. En lui refusant son concours, le PQ ne rend pas service au Québec et ne se rend pas service à lui-même.

Le père de la loi 101, Camille Laurin, croyait qu’en sécurisant les Québécois, elle nourrirait leur désir d’émancipation. Peut-être a-t-elle plutôt eu pour effet de rendre le Canada plus acceptable à leurs yeux. Cela ne justifie cependant pas de pratiquer la politique du pire, qui est la pire des politiques, comme disait Gilles Duceppe. Cela augure mal pour la suite.

28 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 5 décembre 2020 06 h 01

    Il y a combien d'entreprises relevant de la compétence fédérale qui ne soient pas soumises à loi 101 dans leurs activités au Québec ?Combien de personnes y travaillent ? Où se trouvent ces entreprises ? Qui paiera pour leur francisation ?

    Ces informations s'imposent pour avoir une idée de ce volet du projet de la CAQ.

    Par ailleurs, est-ce que les institutions canadiennes, qui sont bilingues, le demeureront plutôt que devenir des institutions de la langue officielle du Québec ?

    Est-ce que ce projet modifiera le recours à l’anglais à la demande dans les services offerts par le Québec selon les obligations qui découlent du caractère bilingue du Canada et contraindra-t-il les commerçants à répondre en français à leurs clients partout au Québec, donc à Montréal ?

    Il y a aussi les institutions d’éducation à tous niveaux et celles associées à la santé. Le projet entend-il définir un cadre de financement québécois pour rendre le français la langue officielle du Québec des institutions publiques et des règles de francisation pour les institutions privées ?

    Puis, qu’annonce le projet du ministre responsable en matière d’immigration ? Entend-il sélectionner les demandeurs qui maitrisent déjà la langue française ?

    M. David, vous chargez sur une hypothèse émise par le nouveau chef du PQ sans questionner l'attitude des autres partis et des trois grandes centrales syndicales en ciblant seulement les entreprises relevant de la compétence fédérale parce que, selon vous, l’état du français serait une préoccupation de ministres du PLC, du PCC et du NPD.

    Si tel est le cas, pourquoi ne pas avoir précisé la portée limitée de rendre les entreprises de compétence fédérale alors qu’il y a d’autres changements majeurs qui s’imposent et, surtout, que plusieurs analystes, dont votre nouveau collègue, M. Lisée, estiment plus importants, mais difficilement réalisables sans l’indépendance.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 décembre 2020 10 h 46

      Ce qui est réalisable sans l'indépendance:

      - Étendre la loi 101 aux cégeps (qui d'ailleurs ne sont pas sujets à l'article 23 de la Charte, comme les universités).
      - Respecter l'entente originale France-Québec violée unilatéralement par le gouvernement Couillard sur les frais applicables aux étudiants français, en la limitant à la fréquentation des universités francophones (et différents plans permettant à terme d'immigrer si, après quelques années, certains auraient le goût de rester - ça fait ça de l'économie en francisation). Peut-être en signer d'autres du même types avec des pays francophones ou francotropes.
      - Exiger une connaissance préalable du français à l'immigration économique (l'entente administrative avec le fédéral le permet).
      - Resserrer les exigences sur le français en milieu de travail, la province ayant juridiction sur les relations de travail, sauf pour les compagnies à charte fédérale qui représentent à peu près 1% de la main-d’œuvre et dont plusieurs entreprises, comme les banques, appliquent déjà la loi 101 volontairement sans y être assujettis.
      - Exiger une certaine connaissance du français, qui peut être testées, pour que les étudiants canadiens dans nos universités anglophones puissent obtenir leur diplôme.
      - Même pour l'affichage, comme il s'agit de liberté d'expression, la clause nonobstant permettrait d'être aussi rigoureux qu'on le veut. Même sans la clause nonobstant, la Cour suprême a accepté le principe de la primauté du français.
      - Accroître l'effort d'intégration et de francisation pour les immigrants déjà ici (et bien sûr ceux à venir).

      Et j'en oublie peut-être.

      Beaucoup de cela, qui peut être fait, n'a pas encore été fait, y compris par des gouvernements du PQ. Aucune modification constitutionnelle nécessaire.

      Considérant que l'indépendance ne va pas nécessairement se produire dans un avenir prévisible, que ces mesures peuvent être adoptées immédiatement et une certaine urgence... peut-être pas attendre pour agir.

  • Denis Grenier - Abonné 5 décembre 2020 06 h 13

    Aù delà d'un avenir prévisible

    En politique, aù delà de six mois il n'est pas d'avenir prévisible. Dans votre introduction il est question de «vaine convergence». Le résultat d'un sondage à quelques questions a révélé un fort appui à cette entente et ce dans chacun des deux partis ainsi que dans la population québécoise. Le porte-parole de Québec solidaire Andrès Fontecilla a proposé cette entente de convergence. Des délégués de ce parti ont profité de cet engagement pour faire des gains politiques.
    Surveillez la convergence qui va venir, monsieur David. Elle viendra de la population, de mouvement de défense de la langue française et de personnes qui ont à coeur la survie de l'humanité et de l'identité Québécoise.
    Le porte-parole et chef du Parti Québécois est transparent, sincère et déterminé.


    Denis Grenier
    Abonné

  • Francois Ricard - Inscrit 5 décembre 2020 06 h 14

    On veut nous farcir le dindon

    Soumettre les entreprises sous autorité fédérale aux exigences de la loi 101 dans leurs activités en territoire québécois est bien plutôt symbolique que probant.Son impact sera relativement marginal. Elles ne représentent que 4 % de la main-d’œuvre et plusieurs des plus importantes d’entre elles ont déjà adhéré volontairement au processus de francisation prévu par la loi. Comme Bell Canada. Comme les banques.
    Est-ce que cette lettre s'adresse aux vrais problèmes: le surfinancement du réseau scolaire anglais? La très grande majorité des immigrants qui travaille dans les petites entreprises qui fonctionnent pratiquement toutes en anglais? Les généreuses subventions à Dawson et McGill qui contribuent à l'anglicisation de Montréal? Non. On s'en prend au "vilain fédéral" qui ne représente que 4% des travailleurs et où la francisation est déjà bien implantée.Une simple tactique pour éventuellement nous présenter la souris qu'on pondra comme étant un monstrueux éléphant. Une lettre signée par nulle autre que le maire Valérie Plante qui pratique le bilinguisme de façon régulière. Cette lettre est une opération de manipulation de l’opinion.On veut nous préparer à quelque chose. À quoi?

    • Raymond Labelle - Abonné 5 décembre 2020 10 h 55

      À cause de l'aspect "victoire sur le fédéral", cela détourne les yeux de tout ce qu'on peut faire dans notre propre juridiction, maintenant, sans amendement constitutionnel, et qui pourrait être beaucoup plus significatif, comme je l'illustre dans une autre intervention ci-dessus.

      Dans mon énumération, j'avais oublié la question des subventions à Dawson (un cégep) et McGill.

      Entre autres, pour Dawson, plus globalement, on pourrait appliquer la loi 101 aux cégeps. Une proportion imposante des cégeps anglophones sont fréquentés par des allophones et des francophones (je crois que c'est 40% mais je ne suis pas sûr). Alors bien, sûr, des agrandissements seraient moins nécessaires.

      Pour McGill, je ne sais pas, c'est peut-être plus complexe qu'on pense. Mais le gouvernement actuel peut, sans modification constitutionnelle, exiger que les diplômés aient atteint un certain niveau de français pour leur diplôme. On pourrait peut-être appliquer la chose seulement aux étudiants canadiens. En théorie, on pourrait abolir tous les cégeps anglais et universités, l'article 23 de la Charte ne s'appliquant qu'aux écoles primaires et secondaires - ce n'est pas ce que je suggère, bien entendu, mais c'est pour illustrer l'étendue de ce que l'on pourrait faire si on le voulait, sans que le gouvernement fédéral n'y puisse rien, en tout cas législativement et juridiquement.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 décembre 2020 11 h 03

      Le coup de revendiquer un nouveau pouvoir du fédéral, en détournant le regard de ce qu'on peut faire dans la nôtre est un classique.

      Un autre exemple. Le Québec est la province qui demande, et de loin, les plus basses redevances minières au Canada. Notre régime législatif fait de notre territoire un tapis sur lequel les minières se couchent. Or, les ressources du sous-sol sont de juridiction exclusivement provinciale. Vous me parlerez du pipeline, c'est parce qu'il s'agit de transport interprovincial, ce qui n'est pas le cas de l'exploitation minière proprement dit. De toute façon, le fédéral ne s'en mêlerait pas.

      Le gouvernement Marois qui avait tant promis en matière de redevances minières a fait une loi qui ne fait que déplacer ici ou là une même charge.

      Et l'exploitation des forêts... Enfin, bon.

      La propagande souverainiste porte à sous-estimer ce que l'on peut faire dans notre juridiction. On pourrait faire beaucoup plus et beaucoup mieux que ce qu'on fait et a fait depuis longtemps. Et ça peut avoir une portée importante.

    • Richard Lupien - Abonné 5 décembre 2020 14 h 36

      Merci monsieur Labelle et bravo pour votre implication à la défense de notre culture et de notre langue. Insistons. Que nos concitoyens s’impliquent et qu'ils exigent de notre gouvernement plus de rigueur dans la défense de nos intérêts. Il en va de nous pour nous!

    • Serge Pelletier - Abonné 5 décembre 2020 14 h 49

      Et Duplessis, Marurice le Noblet, lui avait règlé le problème rapidement... Il a dit au fédéral que s'il mettait une cenne noire plus à McGill ou à Sir-George-Williams (maintenant campus du Concordia), lui en mettrait immédiatement deux cennes noires de moins en subventions à ces universités là... Et le GV-F a immédiatement reculé... Cela était dans les années 1950.

      Depuis, la situation est inversée... cela en est rendu que les universités anglophones et leurs CÉGEPs du Qc reçoivent des dizaines de millions en subventions du GV-Q, reçoivent des édifices et terrains patrimoniaux en cadeaux du GV-Q... avec encore plus de subventions pour les 'mettre à jour"... Cela en est rendu que le GV-Q, lorsque ses établissements d'enseignement anglophones demandent une subvention... le GV-Q leur répond : "pas juste cela, ce n'est pas suffissant, on va passer pour des gratteux, des avares, des racistes... Tenez, en voici le double..."

  • Michel Pasquier - Abonné 5 décembre 2020 08 h 44

    Huit ans plus tard, où en sommes nous ?

    En sommes nous encore à nous ausculter le nombril sans avoir le courage d’admettre que nous n’y croyons plus ?
    En sommes nous rendus au point de penser qu’après tout les plus jeunes devront vivre avec leur choix, où leur absence de choix ?
    En sommes nous rendus au point où n’ayant pas de ” crise des gens de l’air” pour nous secouer nous préférons nous concentrer sur le PH de notre piscine ?
    En sommes nous rendus au point où, singeant les maîtres, bientôt nous verrons, ici, du “France bashing”, libérant un réflexe latent dans une partie de la foule afin de nous convaincre que, malgré une démission collective nous leur sommes supérieurs ?
    Michel Pasquier - Abonné 14 octobre 2012 15 h 12
    Ainsi évolue le monde !
    N’en déplaise à certains, j’en conclus, en me basant sur le très petit nombre de commentaires à propos de la chronique de madame Bombardier,( https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/361331/pelerinage-en-france) que l’idée d’un pays, d’une nation bien à nous ne fait plus partie des préoccupations majeures de la majorité de la population. On peut s’en réjouir ou s’en désoler mais le fait est là.
    Est-ce dû au fait que les Trudeau, Lalonde, Chrétien, Dion ne sont plus dans le décor pour faire du “Quebec bashing” et ainsi se construire une popularité au Canada Anglophone aux dépends du Québec? Est-ce dû au fait que, vivant, travaillant, évoluant en Amérique du Nord nous en sommes rendus au stade où nous pensons d’abord à notre bien-être matériel ?, confirmant ainsi le doute du Général de Gaulle, à savoir, que les Québécois n’avaient peut-être pas le ressort (ou le réalisme, c’est selon) pour faire l’indépendance.
    Ainsi évolue le monde!

  • Serge Pelletier - Abonné 5 décembre 2020 09 h 06

    Depuis quand un député caquiste s'oppose-t-il...

    Vous mentionez: "Quelqu’un a-t-il entendu des députés caquistes s’y opposer..." Effectivement, un député casquiste est un sourd et un muet quand il vient le temps de dire quelque chose qui déplairait à ses boss caquistes et encore plus au grand manitou Legault. En fait comme tout bon député qui sait faire avancer sa carrière (et les prestations de sa retraite de député via les comités, commissions, ou autres où il se trouve sur une chaise), il se sait le porte parole du boss vers les électeurs de son comté au lieu des électeurs vers le gouvernement...
    Et les votes en Assemblée nationale... jamais libre. C'est la ligne du parti qui prime, c'est-à-dire ce que le P.-M. désire.
    En avez-vous entendu dire à la radio, dans les lignes de commentaires des journaux, dans les entrevues avec des journalistes, une moindre opposition dans les blablas insipides de Legault, ou même du factotum de service qu'est Arruda, depuis le début de l'Affaire Virus. Pire encore, où est-il le député caquiste quand le trio Legault-Arruda-McCann traitait de menteuses et de menteurs les différentes personnes en soin qui disaient en pleurant qu'il n'y avait pas d'équipements de sécurité de disponible... (situation qui ne semble pas s'être réellement améliorée, et ce en plus de 8 mois).