Jouer son avenir

Le député conservateur Derek Sloan n’a manifestement pas fini de donner du fil à retordre à son chef, Erin O’Toole. Adepte des théories du complot, M. Sloan a déjà mis en doute la loyauté envers le Canada de l’administratrice en chef de la santé publique, Theresa Tam. Depuis quelques semaines, il est parmi ceux qui propagent l’idée selon laquelle le premier ministre Justin Trudeau veut exécuter une « grande réinitialisation » de l’économie dans l’après-pandémie, ce qui constituerait un pas de plus vers la création d’une sorte de gouvernement mondial.

Ce n’est pas tout. M. Sloan, qui a terminé dernier dans la course conservatrice qu’a gagnée M. O’Toole en août dernier, parraine maintenant une pétition à la Chambre des communes qui jette les doutes sur la sécurité des vaccins contre la COVID-19 que s’apprête à approuver Santé Canada. Cette pétition, qui a reçu plus de 25 000 signatures, véhicule une série de mythes sur l’élaboration de ces vaccins et la rapidité avec laquelle le gouvernement cherche à les distribuer. « Le contournement des protocoles de sécurité applicables signifie que la vaccination contre la COVID-19 équivaut véritablement à une expérimentation humaine », peut-on y lire.

La pétition que parraine M. Sloan va à contresens du message de M. O’Toole, qui sommait cette semaine le gouvernement Trudeau d’accélérer encore le pas en ce qui concerne l’approbation et la distribution des vaccins. Le chef conservateur a accusé les libéraux d’avoir mis « tous leurs œufs dans le même panier » en misant sur la mise au point d’un vaccin en coopération avec les Chinois. Cette initiative est tombée à l’eau durant l’été, forçant le gouvernement à se tourner vers les mêmes compagnies pharmaceutiques que la plupart des pays développés. Selon M. O’Toole, ce retard dans la précommande des vaccins alors en développement a laissé le Canada loin derrière les autres pays développés maintenant que ces mêmes compagnies s’apprêtent à livrer leurs premières doses au Royaume-Uni et aux États-Unis.

« Nous demandons aux libéraux de traiter la santé et la sécurité des Canadiens en priorité en disant combien de doses de chaque type de vaccin seront fournies de façon sécuritaire, stockées et distribuées, a dit M. O’Toole. Les Canadiens méritent de savoir quand ils peuvent s’attendre à ce que chaque type de vaccin soit disponible au Canada, et combien de vaccins seront offerts chaque mois. » Le chef conservateur n’a toutefois pas pu expliquer pourquoi il n’a pas demandé à M. Sloan de retirer une pétition qui contient de fausses informations qui nuisent aux efforts des autorités de la santé publique à encourager les Canadiens à se faire vacciner. En refusant de désavouer le geste de M. Sloan, M. O’Toole a démontré encore une fois sa servitude envers les membres de la frange ultraconservatrice de son parti, qu’il évite de froisser de peur de les voir se tourner vers le Parti populaire de Maxime Bernier. Des circonscriptions ontariennes comme celle de M. Sloan pourraient tomber aux mains des libéraux aux prochaines élections si le PPC réussissait à obtenir quelques centaines de votes supplémentaires.

M. O’Toole n’était pas le seul à critiquer le prétendu cafouillage entourant la distribution des vaccins au Canada. Selon le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, M. Trudeau « a gravement failli à ses obligations des plus fondamentales de protéger ses citoyens ». Or, s’il est vrai que les libéraux manquent de transparence — aucun contrat d’achat de vaccins n’a été rendu public et aucune date n’a été avancée pour la distribution des vaccins —, on ne peut pas pour l’instant les accuser d’incompétence dans l’exécution d’une opération aussi élaborée que celle de se procurer des dizaines de millions de doses de vaccins encore en développement auprès de fournisseurs multiples, en même temps que tous les autres pays du monde. Il faudra certes revisiter les décisions qui ont mené à la perte de capacité de fabrication de vaccins au Canada. Mais il est illusoire de penser que le gouvernement Trudeau aurait pu remédier à ce problème en l’espace de quelques mois.

Cela dit, le sort du gouvernement Trudeau pourrait bel et bien être déterminé dans les prochaines semaines. S’il n’est pas à la hauteur de la tâche que constitue la distribution des vaccins de Pfizer et de Moderna sensiblement en même temps que dans la plupart des autres pays développés, les Canadiens commenceront vite à s’impatienter. Bien que l’administration des vaccins relève des provinces, ces dernières n’hésiteront pas à accuser Ottawa si les retards s’accumulent dans la vaccination des personnes les plus vulnérables à partir du mois prochain.

Dès maintenant, M. Trudeau n’a pas droit à l’erreur. Ce n’est pas pour rien qu’il a fait appel au major général des Forces armées canadiennes Dany Fortin pour s’occuper de la logistique de la distribution des vaccins. Il s’agit d’une opération quasi militaire, d’autant plus que le vaccin de Pfizer doit être gardé à une température de -80 degrés. Des pépins sont inévitables. S’il y en a trop, M. Trudeau pourrait se retrouver au chômage avant la fin de 2021.

4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 5 décembre 2020 08 h 41

    Et les faits ?

    Vous mentionnez dans votre texte l'accusation de M. O'Toole à l'effet que l'administration Trudeau aurait été en retard pour commander les vaccins, ce qui vient probablement du Globe & Mail de samedi dernier qui expliquait que le Canada ayant tardé jusqu'à la fin août pour commander les vaccins se retrouvait à la queue des pays industrialisé pour les recevoir, les compagnies ayant la politique du premier arrivé, premier servi, donc impliquant des délais importants de livraison.

    Or, un peu plus loin dans votre article vous écrivez « on ne peut pas pour l’instant les [les libéraux fédéraux] accuser d’incompétence dans l’exécution d’une opération aussi élaborée que celle de se procurer des dizaines de millions de doses de vaccins encore en développement auprès de fournisseurs multiples, en mêmes temps que tous les autres pays du monde. » Le journal avec lequel vous collaborez, le G&M dit le contraire... Si c'est vrai, ce serait de l'incompétence crasse et les citoyens ont le droit de savoir, surtout qu'on parle ici de leur santé et une question de vie ou de mort.

    Alors serait-il possible aux journalistes d'essayer de faire la lumière sur cette affaire ? En passant, et en revenant à M. Sloan, n'est-il pas intéressant de voir qu'il ressemble énormément au personnage du commandeur dans la série La servante écarlate ? Dans la série, le commadeur est un des dirigeants de Gilead, après la sécession des ÉU, un état carrément de l'extrême droite religieuse chrétienne qui bafoue à tour de bras les droits des femmes... Il arrive que les symboles soient très puissants!

  • Marie Nobert - Abonnée 6 décembre 2020 05 h 01

    Cette année c'est... (sarcasme absolu)

    «No well». Misère!

    JHS Baril

  • Claude Bariteau - Abonné 6 décembre 2020 13 h 39

    M. Trudeau a dit donner priorité à les populations autochtones à haut risque. Pourquoi ne pas avoir donné priorité à toutes les personnes à haut risque dans le pays qu'il dirige, incluant les personnes ayant le statut d'autochtone ? Je pose la question parce qu'ainsi formulé ça ressemble à un traitement privilégié.

  • Pierre Robineault - Abonné 6 décembre 2020 18 h 01

    Fallait-il?

    Pardonnez-moi, mais ... fallait-il vraiment commenter?