Les maîtres chanteurs

Ils auront donc la vie sauve. À voir gambader les sympathiques cervidés du parc Michel-Chartrand à Longueuil, spontanément, on ne peut que se réjouir de savoir qu’ils ont échappé aux balles des chasseurs et à la lame du boucher. Pourtant, en y regardant de plus près, ce choix est en réalité ce qu’il faut bien appeler une capitulation. La décision de déplacer cette quinzaine de chevreuils vers des contrées plus accueillantes a été prise non seulement contre l’avis de tous les experts, mais surtout après que des menaces de mort eurent été proférées contre la mairesse de Longueuil.

L’affaire serait anecdotique si derrière cette sensiblerie ne se cachait pas le triomphe des maîtres chanteurs. Elle serait sans intérêt si elle n’illustrait pas l’extrême faiblesse des États modernes qui se réclament de la démocratie. Des États qui paraissent trop souvent à la merci des lobbies.

N’est-ce pas cette faiblesse qui a été révélée par l’épidémie de COVID-19 ? Songeons que pendant plusieurs mois, des États qui envoient des sondes sur Mars et fabriquent des drones sophistiqués n’ont pas été capables de faire produire de simples masques en papier. Un peu comme si demain, on nous annonçait une pénurie de papier de toilette.


 

En France, le Parlement a récemment été saisi d’un projet de loi dit de « sécurité globale ». Étrange projet destiné à protéger non pas la population comme on aurait pu s’y attendre, mais les policiers eux-mêmes. Car, depuis plusieurs années, les exemples de harcèlement à leur égard se multiplient. Intimidation sur Internet où l’on diffuse leur identité et leur adresse. Provocations dans les banlieues où on les attire dans des traquenards afin de mieux les lapider.

Ce harcèlement a culminé en 2016 par l’assassinat, sous les yeux de leur fils de trois ans, d’un couple de policiers dans la paisible commune de Magnanville par un djihadiste qui s’était procuré leur adresse. On objectera avec raison que, la semaine dernière, quatre policiers ont été filmés en flagrant délit de tabasser le producteur de musique Michel Zecler. Rappelons que ces policiers ont aussitôt été interrogés et accusés. Deux d’entre eux sont d’ailleurs toujours sous les verrous.

Par contre, on n’a pas trace des dizaines de Black blocs qui ont caillassé les forces de l’ordre et tenté de lyncher un policier au sol samedi dernier devant les caméras de télévision. Résultat des manifestations : 98 policiers blessés !


 

On est loin ici du mythe de l’État policier. L’affaire est autrement plus complexe. L’exemple des nouvelles censures est instructif à cet égard. Traditionnellement, c’était l’État ou l’Église qui censuraient. Qu’on pense aux célèbres procès de Madame Bovary et des Fleurs du mal. Ou encore à l’interdiction du film La religieuse de Jacques Rivette, en 1966. Interdiction qui fut levée l’année suivante. En 1978, ce sont le Conseil des arts et l’archevêque de Montréal, Mgr Grégoire, qui réclamaient la censure des Fées ont soif, la pièce blasphématoire de Denise Boucher.

Quarante ans plus tard, c’est le monde à l’envers. On ne se souvient pas que Donald Trump eut censuré un livre, un film ou une émission de télévision. Mais, après l’élection, c’est lui qui l’a été sur les principaux réseaux américains.

Dans le monde d’hier, on aurait pu s’attendre à ce que l’Association des libraires du Québec censure un choix de livres scabreux, d’ouvrages révolutionnaires ou de romans anticléricaux. Pas le moins du monde ! Ce sont, au contraire, les choix plutôt consensuels (à l’exception d’un titre que ses détracteurs n’ont souvent pas lu), qui furent l’objet du courroux de certains.

Je le répète, c’est le monde à l’envers. Le pauvre Henri Tranquille doit se retourner dans sa tombe. Lui qui, en 1949, avait refusé d’obtempérer face à Mgr Valois qui lui intimait de retirer des tablettes de sa librairie, rue Sainte-Catherine, les œuvres d’Émile Zola, l’auteur de Nana. En guise de réponse, il les avait mises en vitrine ! L’Association des libraires du Québec n’a pas eu ce courage.

Nous sommes à une époque où n’importe quel film pornographique ou manifeste libertaire a moins de chances d’être censuré que le choix de livres d’un premier ministre. Pas que la censure ait disparu. Au contraire, elle est même en recrudescence en comparaison à l’âge d’or que nous avons connu et dont nous semblons bel et bien sortis. Mais, elle n’a pas la même origine.

Nous voilà en effet confrontés au chantage des tribus qui, par l’amplification médiatique dont elles jouissent, tétanisent des institutions démocratiques. Comme si celles-ci avaient oublié que leur mission première était de garder le fort des libertés. Il s’agit d’un renversement de l’autorité dont nous n’avons pas fini de mesurer les conséquences.

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