Voyages - Experiri

Commençons par deux nouvelles glanées au hasard ces derniers jours.

- En mai, six personnes ont payé 300 $ par tête de pipe pour vivre à Montréal comme des sans-abri pendant 36 heures. Au programme: mains tendues dans les rues, soupes populaires, couchers à la belle étoile, question de voir ce qu'il en est vraiment. Trente-six heures au printemps, ça ne ressemble pas à de froides semaines pendant un long hiver, m'enfin... Le tout avait été concocté par Peacemaker Community, un organisme international et multiconfessionnel qui a ses assises aux États-Unis. Qui, depuis 1993, propose de courts séjours urbains de ce genre en Europe et de ce côté-ci de l'Atlantique.

- Au Québec, les lieux de nature que fréquentent les bipèdes soi-disant raisonnables que nous sommes sont de plus en plus envahis par des ours. Avec les inconvénients que l'on devine. Pour gentils qu'ils puissent paraître dans les bandes dessinées et les films d'animation, ces mammifères ursidés demeurent des bêtes sauvages. Sauf qu'il peut être fort thrillant d'en approcher certains lors d'une randonnée dûment planifiée et accompagnée dans les bois. C'est ainsi que, pour s'assurer de ne pas décevoir leur clientèle, des entreprises versées dans l'écotourisme attirent ces plantigrades en les alléchant avec de la nourriture, quitte à développer chez eux de fâcheuses habitudes.

Dans le premier cas, Michèle Ouimet, de La Presse, rapportait la réaction d'un participant: «Ça m'a donné une paix intérieure. J'avais envie de faire une expérience directe. Ce n'est pas un jeu. C'est une prise de conscience directe.» La journaliste observait cependant avec justesse que les adeptes de ce tourisme «sociologique» n'ont fait «qu'effleurer la réalité des sans-abri» avant de retourner «peinards dans leur maison douillette, où ils n'ont pas à quêter leur nourriture ni à dormir sur le béton».

Dans le second, l'impératif des entreprises est «d'en donner pour leur argent» — en d'autres mots, de livrer la marchandise attendue — aux gens qui recourent à leurs services, même si elles doivent tricher un peu pour que les ours soient chaque fois au rendez-vous. Sinon, leurs clients repartiraient déçus, n'ayant pas vécu l'expérience promise. Ce qui, on le sait, n'est pas bon pour les affaires.

Experiri, précise le dictionnaire: «faire l'essai de». En latin, il a engendré le mot experientia, devenu «expérience» en français.

Voilà le terme à la mode dans le merveilleux monde du voyage. Il faut vivre des expériences: faire les vendanges pendant quelques jours, marcher un bout du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, passer une nuit dans un tipi, accompagner un trappeur raquettes aux pieds et lever des collets avec lui, descendre des rapides en rafting, visiter d'anciens camps de concentration nazis, se transformer temporairement en sans-abri, observer des ours... sans danger.

Mais sont-ce bien là des expériences? Reprenons Le Robert, qui décrit le mot «expérience» comme «le fait d'éprouver quelque chose, considéré comme un élargissement ou un enrichissement de la connaissance, du savoir, des aptitudes», comme «la pratique que l'on a eue de quelque chose, considérée comme un enseignement».

Le hic, c'est que, trop souvent dans les voyages d'aujourd'hui, l'expérience s'assimile à de la consommation. L'important n'est pas tant de connaître, mais de l'avoir fait. Et hop! à l'expérience suivante! Pour pouvoir l'inscrire à la suite des autres dans son petit carnet de comptabilité personnelle. «Voyons, j'ai partagé la vie des Inuits, j'ai fait du trekking au Népal, j'ai dansé avec les loups. Que me reste-t-il à expérimenter? Que puis-je accumuler encore?»

Le risque, alors, c'est de surfer, de glisser à la surface de toute chose.

Le hic, c'est le temps: on est pressé de vivre une expérience et, en plus, il ne faut pas qu'elle dure longtemps. Car il faudra passer à une autre. Le mal du jour, le mal de ce début de nouveau millénaire, c'est l'impatience. Le temps est devenu du zapping: un flash et on a tout vu, tout entendu, tout connu. Se laisser imbiber lentement? «Vous n'y pensez pas! J'ai pas le temps!» Alors, pourquoi ne pas se lancer dans le tourisme-réalité?

Il y a une centaine d'éternités, semble-t-il, les voyageurs embarquaient sur des paquebots pour des jours, pour des semaines, sans télévision à bord, sans téléphone cellulaire ou satellitaire, sans Internet. Les heures coulaient. Plus tard, ils ont appris à traverser les océans à bord de Superconstellations ou d'aéronefs similaires qui jalonnaient leurs liaisons de plusieurs escales. Puis est venu le jet. Ah! si on pouvait prendre place dans une machine qui, en l'espace d'un instant, nous transporterait aux antipodes ou sur la Lune! Que de temps gagné! Que d'autres expériences à vivre!

Le voyageur est un être transitoire: il passe. Il va d'un lieu à un autre, avant de revenir chez lui. Même si elles peuvent laisser de longues et durables traces, ses expériences durent le temps de ses déplacements. Ensuite, il retournera chez lui, à son quotidien, à sa vie ordinaire sinon normale. Qu'il escalade les plus hautes montagnes ou qu'il apprenne des rudiments de zoulou dans une banlieue sud-africaine, il sait que tout cela aura une fin et qu'il retrouvera ses pantoufles. Et sa quiétude. Et ses certitudes.

Que demande l'action de «faire l'essai de»? Peut-être de la disponibilité, de l'effort et du temps?