L’autre confinement

Une version précédente de cette chronique a été modifiée afin de refléter la nouvelle date de la dernière phase des consultations sur le plan d'action en santé mentale.

« C’était à la mi-avril et je suis sortie le 2 juillet », me dit D., qui préfère garder l’anonymat pour éviter d’être stigmatisée davantage. Au téléphone, sa parole est claire, mais sa voix est faible. « Je n’ai pas beaucoup d’énergie, me dit-elle. On m’a donné beaucoup de médicaments, c’était comme une contention par les médicaments. Ça n’a pas été drôle. Je commence à m’en remettre, mais j’ai beaucoup de difficultés parce que les effets secondaires durent un bout de temps. »

Une hospitalisation en psychiatrie en pleine pandémie. Un confinement qui s’ajoute au confinement ; un confinement invisible, qui n’intéresse pas grand monde. « Il n’y avait pas d’activités et ils ne nous parlaient pas, se souvient D. J’avais une chaise d’aisance dans ma chambre. Ils m’ont mis des couches pour la nuit. Je n’en avais pas besoin, mais on me les donnait parce que je ne pouvais pas sortir de ma chambre. Lorsqu’ils venaient changer la chaise d’aisance, ils tempêtaient. Je leur disais : donnez-moi le droit d’aller aux toilettes et vous ne tempêterez plus. Pour prendre une douche, c’était toute une histoire : il fallait être gentille, sinon ils nous refusaient l’aide. » Une douche tous les trois jours, à peu près. Pas de visite. Pas d’activités. À peine des contacts avec les autres patients. Pendant deux mois et demi.

Des témoignages semblables font surface, discrètement, depuis le début de la pandémie. Pas de sorties, même sur le balcon, isolement continu, augmentation de la médication pour maintenir les patients dans un état calme : les mesures extrêmes implantées dans les départements psychiatriques des hôpitaux font réagir depuis le printemps dernier les organismes qui défendent les droits des personnes porteuses d’un diagnostic de santé mentale. Et personne ne semble vouloir assumer la responsabilité des directives données.

« C’est comme un jeu de ping-pong, me dit Anne-Marie Boucher, du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec. Un établissement va dire qu’il applique les directives du ministère, puis quand on interpelle la Santé publique, on nous dit que ce sont les établissements qui interprètent mal les balises. » Ce à quoi s’ajoutent le manque criant de personnel et la surcharge des milieux de soins — bref, des carences observées partout ailleurs dans le réseau de la santé. Mais comme les préjugés envers la maladie mentale sont tenaces, on semble accepter plus facilement que des gens soient hospitalisés dans de pareilles conditions, croyant qu’il s’agit sans doute d’un mal nécessaire.

  

« Lors de la première vague, il y a eu une réaction de panique. On a eu le même réflexe que les bonnes sœurs au moment de la grippe espagnole. On a enfermé les patients à double tour et on hésite à les laisser sortir », me dit Jean-François Plouffe, d’Action autonomie, le collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal. Relents d’un sombre héritage, souligne-t-il, celui des « asiles d’aliénés » où la suspension des droits était chose entendue, alimentant l’image du patient fou, nécessairement menaçant. Une culture institutionnelle qui, à l’évidence, ne s’est jamais complètement dissipée. « La majorité des gens qui utilisent des services en santé mentale comprennent les consignes qui leur sont données, elles sont prudentes au quotidien. Sauf qu’on ne les perçoit pas comme ça », conclut M. Plouffe.

Durant la pandémie, beaucoup de gens ont fait face, pour la première fois peut-être, à des problèmes de santé mentale. Il y aurait une excellente occasion de se demanderce que l’on veut faire pour répondre aux besoins de la population, en cette période critique comme au-delà. Sauf qu’on est loin du compte. La pandémie a normalisé la suspension des droits au nom de l’urgence et dévoilé l’insuffisance des services offerts pour accompagner ceux qui vivent de la détresse. Et pour franchir les dernières étapes de la réflexion entourant le prochain Plan d’action en santé mentale, on a à peine sollicité les principaux intéressés.

La dernière phase des consultations pour ce plan d’action commencera à la mi-décembre, après avoir été repoussée à la demande des partis de l’opposition. Anne-Marie Boucher souligne que les groupes avaient été invités à se prononcer sur l’introduction du plan seulement trois jours avant la date de consultation initiale. « De ce qu’on a vu, il n’est pas question d’action sur les conditions de vie des personnes. Oui, le suivi en santé mentale compte, mais c’est un des déterminants de la santé mentale », remarque-t-elle. C’est évident : une personne à l’aide sociale aura beau avoir le meilleur psychiatre, ça ne sera jamais suffisant si elle ne peut pas maintenir un niveau de vie décent, se loger, bien manger, participer à la vie sociale. Or Jean-François Plouffe le résume ainsi : on semble prioriser les préoccupations cliniques — la prise de médicaments, le suivi psychiatrique — plutôt qu’une vision fondée sur la citoyenneté.

Plus tôt cette semaine, D. me disait espérer voir ses petits-enfants à Noël, qu’elle n’a pas vus depuis juillet. Elle attendait le verdict du 11 décembre avec impatience. « Je prends une journée à la fois », m’a-t-elle dit, au moins trois fois — bien qu’on imagine aujourd’hui sa déception. Je me dis qu’il serait temps, pour notre part, d’embrasser pour la santé mentale une vision à long terme plus juste et plus humaine.

 
 

Une version précédente de cette chronique a été modifiée afin de refléter la nouvelle date de la dernière phase des consultations sur le plan d’action en santé mentale de Québec.

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