Réavalés par Ducharme

Certains romans séduisent surtout un âge particulier. Lire L’avalée des avalés de Réjean Ducharme en mon adolescence rebelle avait été une révélation. L’invisible auteur québécois transmettait les tourments et les révoltes de cette phase de la vie brûlante, et sans concession avec des mots fulgurants (parfois inventés), une puissance qui m’éblouissaient. Et sur la couverture de mon journal, des passages recopiés de cette prose magique fouettaient mes fureurs avec la vigueur des évidences.

Sa Bérénice — une enfant au départ — aura été le miroir de toute une jeunesse enfiévrée, des deux côtés de l’Atlantique (le livre avait été d’abord publié en France chez Gallimard) et, espérons-le, tout au long des décennies. Car ce roman n’a pas vieilli et d’une génération à l’autre, bien des ados ont pu y trouver de quoi alimenter leurs flammes et leurs affres.

Dans une librairie de livres usagés, j’ai acquis il y a quelques années l’ouvrage dans sa version originale, son titre en rouge pâli par la lumière. Et il m’a semblé redécouvrir un ami perdu. « Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque », démarrait-il à ma joie renouvelée.

L’autre jour, j’ai vu sur le site du TNM l’adaptation de cette Avalée des avalés, écrite et mise en scène par Lorraine Pintal. D’abord lancée au Festival OFF d’Avignon puis à Paris au Théâtre des Déchargeurs en 2018, la voici chez nous en webdiffusion, avec décors et effets visuels de Charles Binamé. En reprise plus tard en salle, si tout va mieux.

Sur quelques chansons de Robert Charlebois (vieux complice de Ducharme), la mise en scène est minimaliste : un cabinet de curiosités bricolé comme les Trophoux de l’écrivain, des chaises, une échelle… Les trois personnages et leurs décors amovibles semblent conçus pour l’ère pandémique. Du théâtre de chambre à voir au salon.

Démons et merveilles

La magie opère, surtout grâce à la formidable énergie de Sarah Laurendeau. Cette comédienne brûle les planches en Bérénice tout en désir, en douleur, en déception, en espoirs et en anathèmes. Louise Marleau, qui incarne sur cette île la mère tour à tour haïe et aimée, et Benoît Landry dans la peau du frère adoré — jamais à la hauteur des attentes de la petite exaltée — s’en tirent avec les honneurs mais moins de fougue que leur jeune partenaire.

Pareille explosion de mots, de rage ou d’éclairs de conscience transporte son public. La lucidité précoce de la révoltée jaillit en traits de lumière : « La vie ne se passe pas sur la terre mais dans ma tête », lance-t-elle. Entre sa copine Constance Chlore éprise de la poésie de Nelligan, son frère biologiste et lanceur de javelot, sa mère à l’enfance blessée, son père honni et le va-et-vient entre la religion juive paternelle et le catholicisme maternel se profilent l’ombre de l’Holocauste, d’un New York de paradoxes, d’un Tel-Aviv embrasé ; L’avalée des avalés avait à offrir démons et merveilles.

Quant à son célèbre incipit, il n’ouvre pas la pièce mais se décline plus loin, ingénieuse initiative. L’avalée des avalés roulait sous la voix de la petite narratrice, mais l’incarnation au théâtre du frère et de la mère s’imposait, alors que des figures secondaires méritaient de leur côté cette simple évocation.

À la relecture du roman, on songe que Lorraine Pintal a joué de prudence en évitant les passages où la petite révoltée s’adonne aux pires violences. Le brûlot de Ducharme a beau avoir bien vieilli, une mini-héroïne aussi féroce aurait mauvaise presse aujourd’hui. Ses crimes étaient des fantasmes d’écrivain. Peu d’auteurs oseraient aujourd’hui peindre un personnage d’une telle outrance, sublime et monstrueux, sans le condamner après coup. Même la fiction contemporaine a de ces frilosités…

Différentes adaptations de L’avalée des avalés s’invitent en notre esprit. On se plaît à imaginer d’autres chapitres et paroles à sacrifier ou à retenir pour prêter vie dans notre théâtre mental à cette Antigone apparemment mordue par un chien enragé.

Ce premier roman de Réjean Ducharme, pondu à 24 ans dans le Québec du milieu des années 1960, portait en lui le souffle de la Révolution tranquille qui montrait ses dents et hurlait à la lune. Pas si tranquille que ça, le réveil de notre société après un long sommeil.

Et par-delà la qualité du roman incendiaire à relire dans la foulée de cette captation, j’y ai trouvé en plus une allégorie du Québec entre traditions et essor, cassant les meubles pour pouvoir se réinventer. Bouillonnante Avalée des avalés qui capture aussi une période phare de notre quête identitaire, son adolescence collective, en somme, sans avoir l’air de s’y frotter.