Arruda dans la fosse aux lions

Même pour les plus aguerris, une comparution devant une commission parlementaire peut être un exercice périlleux et s’apparenter à un séjour dans la fosse aux lions. Lucien Bouchard, qui en avait pourtant vu d’autres, avait pété les plombs quand Amir Khadir lui avait reproché d’avoir manqué à ses devoirs envers le Québec en acceptant la présidence de l’Association pétrolière et gazière du Québec.

De prime abord, soumettre le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, aux questions de l’opposition pendant trois heures paraît bien imprudent. Depuis le début de la pandémie, il s’est souvent lancé dans des explications brouillonnes, pour ne pas dire loufoques, qui ont plongé le gouvernement dans l’embarras. Ce n’est pas pour rien qu’on lui a engagé un « coach » en communication.

Ses volte-face et ses contradictions peuvent être franchement déroutantes. Au printemps dernier, il avait déclaré que « porter un masque, c’est mettre souvent la main au visage pour l’ajuster et on se contamine », avant de le rendre obligatoire. Sans parler d’une certaine tendance à l’exhibitionnisme, illustrée par cette vidéo gênante où on le voyait se déhancher sur un rap de confinement, dont il a dû s’excuser. Le mois dernier, il s’est fait piéger par un faux Xavier Dolan qui lui proposait un rôle de superhéros combattant le virus, rôle qu’il avait accepté avec enthousiasme.

  

On voit cependant mal comment le premier ministre Legault, déjà accusé de manquer de transparence, aurait pu s’opposer à la comparution de l’homme qui a la responsabilité de définir les règles sur lesquelles s’appuient les décisions du gouvernement, même si cela ne saurait remplacer l’enquête publique que réclame également l’opposition.

Bien entendu, on choisira le moment le moins dommageable possible. M. Legault a clairement fait comprendre que le Dr Arruda sera trop occupé d’ici l’ajournement de la session parlementaire, le 11 décembre prochain, ce qui est difficilement contestable. Aucune date n’a encore été déterminée, mais ce ne sera pas avant la nouvelle année. L’Assemblée nationale ne reprendra ses travaux que le 9 février. Avec un peu de chance, la vaccination sera alors en cours et la lumière commencera à apparaître au bout du tunnel.

L’opposition doit déjà aiguiser ses couteaux, mais elle serait bien avisée de faire preuve d’une certaine retenue. Le Dr Arruda n’est sans doute plus la coqueluche des premiers jours de la pandémie, quand il avait lancé la mode des tartelettes portugaises. Malgré les reproches qu’on peut lui adresser, il demeure néanmoins un personnage attachant, manifestement désireux de bien faire et dont l’exubérance semble plaire aux Québécois. Le contraste avec sa vis-à-vis fédérale, Theresa Tam, d’une froideur presque effrayante, est toujours saisissant.

Sa popularité se maintient à un niveau étonnant, dépassant même celle du premier ministre. Un sondage interne daté du 23 octobre le créditait de 76 % d’opinions positives et de 20 % d’opinions négatives, soit un différentiel de +56. Dans le cas de M. Legault, le différentiel était de +51. Suivaient la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault (+43), et le ministre de la Santé, Christian Dubé (+38). Une telle popularité commande un minimum d’égards.

  

La cheffe du PLQ, Dominique Anglade, aimerait interroger le Dr Arruda sur les nombreuses modifications apportées au « contrat moral » de Noël proposé par le gouvernement et lui demander d’expliquer pourquoi il ne juge pas utile de tester les personnes asymptomatiques avant la période des Fêtes. Quand cette période sera passée, ces questions ne présenteront plus un grand intérêt, surtout si les rassemblements sont interdits, mais Mme Anglade en aura sûrement bien d’autres à lui poser.

Depuis le tout début de la pandémie, l’opposition n’a jamais eu l’occasion d’échanger directement avec lui. Il serait grand temps de savoir pourquoi le Québec a été pris au dépourvu à ce point par la première vague. Alors que le Dr Arruda a lui-même déclaré dans une entrevue à L’actualité qu’il avait vu le danger dès qu’il avait été informé de la contagion communautaire en Chine, pourquoi a-t-il alerté le bureau du premier ministre seulement le 9 mars ? Cela faisait déjà plus de deux semaines que l’Europe avait commencé à compter ses morts.

Les partis d’opposition n’ont cependant pas le monopole d’une commission parlementaire. Les députés ministériels y sont même majoritaires et ils peuvent aussi poser des questions. Ceux de la CAQ voudront peut-être se faire expliquer par son directeur national quels effets la réforme Barrette et les coupes budgétaires imposées par le gouvernement Couillard ont eus sur la santé publique et, conséquemment, sa capacité de faire face à la pandémie. Il arrive parfois que les moutons se transforment en lions.

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