La dinde et le pardon

Jeudi dernier, pendant que les Américains s’apprêtaient à dépecer une dinde en regardant leur président faire le paon devant un dindon fraîchement gracié, les États-Unis enregistraient également 180 000 nouveaux cas de COVID-19 en une journée — cinq fois plus qu’au pire du printemps. Et on n’en est même pas à mesurer l’impact des déplacements massifs générés par cette fête de l’Action de grâce, qui pourrait constituer un mégadiffuseur.

Or, en mai dernier, en plein cœur de la première vague, ce n’est pas New York qui affichait le taux d’infection le plus élevé aux États-Unis… mais la nation navajo. En fait, la situation est telle que Médecins sans frontières se déploie sur son territoire alors même que le financement fédéral pour lutter contre la pandémie mettra plusieurs semaines à arriver aux Premières Nations.

Ces délais ont une répercussion importante. L’agence des Centers for Disease and Control (CDC) rapporte que la prévalence du virus a été au printemps trois fois supérieure chez les Autochtones. Bien entendu, le fait que les chiffres du cancer, du diabète, des maladies cardiovasculaires et de la tuberculose y soient plus importants, et que le quart des moins de 65 ans n’aient pas d’assurance maladie, permet de comprendre l’importance de ces chiffres. Dans plusieurs communautés, les maisons multigénérationnelles sont la norme, l’électricité ne raccorde pas toutes les maisons, l’eau courante n’est pas toujours accessible.

Mais ces éléments ne sont pas apparus soudainement. Ils affectent régulièrement et de manière disproportionnée ces communautés (les études récentes sur la grippe espagnole de 1918 en attestent). Ils résultent d’une négligence institutionnelle chronique et en grande partie du sous-financement chronique de l’« Indian Health Service » — alors que la couverture par le fédéral des soins et des infrastructures de santé est en principe une obligation résultant tant des traités conclus avec les Premières Nations que des dispositions constitutionnelles et légales.

Dans ce contexte, ou peut-être en raison de cela, l’élection de 2020 a rebattu les cartes, au point de dessiner un bloc électoral autochtone sur lequel il faut désormais compter : Joe Biden lui doit d’ailleurs en partie son élection.

En effet, les voix autochtones ont été déterminantes au Wisconsin : l’écart est devenu significatif entre les candidats lorsque les résultats des circonscriptions des Chippewa de Bad River, des Menominee et des Mohicans de Stockbridge-Munsee ont commencé à entrer : les 70 000 membres des communautés autochtones ont voté à plus de 80 % pour Joe Biden, qui a remporté l’État par 21 000 voix. Même si cela n’a pas changé le résultat global de leur État, le vote majoritairement démocrate des comtés des territoires sioux de Standing Rock, de Cheyenne River, d’Oglala, de Rosebud et des communautés de Crow Creek, dans le Dakota du Sud, et des territoires des Blackfeet, des nations de Fort Belknap, de Crow et de Northern Cheyenne, au Montana, est un indicateur important. Les voix autochtones ont la capacité de faire ou de défaire certaines élections — comme le montre la réélection serrée du sénateur démocrate Jon Tester en 2018. En Arizona, où les Autochtones représentent 6 % de la population, quelques comtés ont fait pencher la balance, au nombre desquels ceux sis sur les territoires des Tohono O’Odham et des Navajos — ce qui n’a rien d’étonnant en soi, les Tohono ayant vu leurs terres désacralisées par la construction du mur frontalier et les Navajos ayant subi de plein fouet la négligente gestion de la première vague de COVID.

Cette mobilisation est remarquable à plus d’un titre, mais d’abord et avant tout parce que l’acte de voter est encore plus complexe pour eux. Alors que les Autochtones n’ont accédé au vote dans tous les États qu’en 1962, depuis plusieurs cycles électoraux, et en raison de leur poids électoral, les politiques de restriction de l’accès au vote les visent spécifiquement : réduction du nombre de bureaux de vote, limitation du vote par anticipation, exigence d’une adresse postale sur la pièce d’identité, là où bien souvent le courrier des réserves est acheminé en poste restante. Cette mobilisation est aussi celle des jeunes, aux prises avec le sentiment que, d’une nation à l’autre, les oppressions se répètent : ainsi, aux côtés des membres des Carrizo/Comecrudo du Texas, protestant contre l’érection d’un mur frontalier, on a pu croiser des militants de Standing Rock — pipeline et mur se sont parfois rejoints dans cette élection. Cette mobilisation s’est aussi traduite en Arizona par l’association « Protect the Sacred » avec, à sa tête, Allie Young, qui a fait les manchettes, car c’est à cheval, et vêtue d’habits traditionnels Diné, qu’elle a incité sa communauté à aller voter.

Mais surtout, dans le creux de cette deuxième vague, l’Action de grâce revêt de sinistres atours… Parce qu’il y a exactement 400 ans, c’est sur une terre déjà marquée par une épidémie venue d’ailleurs qu’accostaient les pèlerins du Mayflower. Lorsque ceux-ci touchent terre, les villages wampanoag de la côte sont déjà décimés (à 90 %) par une forme de variole originaire d’Europe. Et le premier repas de l'Action de grâce de l’automne 1621, mythe fondateur des États-Unis, n’a pas été le symbole de fraternité qu’apprennent les enfants à l’école. D’ailleurs, les communautés wampanoag de Gay Head et de Mashpee attendront près de trois siècles pour être finalement reconnues.

Les symboles sont importants. Et le fait que les Premières Nations ont été l’une des clés de l’élection en Arizona est l’un d’entre eux. Mais cela ne suffira pas. Dans des sociétés où les anciens sont dépositaires des enseignements et des traditions, la COVID peut faire des ravages qui dépassent la seule dimension sanitaire. En fait, pour reprendre les mots de Kevin Allis, directeur général du National Congress of American Indians, prononcés en avril dernier, ce dernier coup pourrait les « anéantir ». De fait, à l’heure où ces lignes étaient écrites, les cas de COVID-19 flambaient de nouveau sur le territoire des nations navajo, tohono et de la communauté hopi. Il ne suffit pas de gracier une dinde.

4 commentaires
  • Pierre Jasmin - Abonné 28 novembre 2020 06 h 11

    un autre article essentiel par Élizabeth Vallet

    Il nous fait comprendre la réalité autochtone en Amérique, avec des chiffres mais aussi des images déchirantes criantes de vérité. Pour les Artistes pour la Paix, il est essentiel de lui ajouter la lecture des 46 articles de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, pour constater que même en notre pays, la plupart sont encore bafoués par nos gouvernements..

  • Françoise Labelle - Abonnée 28 novembre 2020 06 h 59

    Aucun traitement royal

    Apparemment, ils n'ont pas droit au même traitement que l'obèse en chef qui ajoutait des pouces à sa taille pour échapper à la limite poids/taille définissant l'obésité. Comme il ajoutait des rangées d'étages virtuelles à ses tours. Il serait mort s’il n’avait pas eu le traitement royal. «A tall tale? Accuracy of Trump's medical report – and new height – questioned» The Guardian, 17 janvier 2018.

    Borgum, le gouverneur républicain du Dakota du nord obligeait les travailleurs de la santé infectés à rester au travail. Quant au port du masque, il vient tout juste de se résoudre à l'imposer. Les hôpitaux affairistes demandaient la permission d'admettre des malades asymptomatiques, susceptibles de répandre la covid. La gouverneure républicaine du Dakota du sud, Kristi Noem, faisait même de l'absence de masque un argument de vente touristique alors que sont état était un des plus touchés par la covid. Les amérindiens les plus âgés sont les seules dépositaires vivants des langues autochtones. Comme les terres amérindiennes sacrées dynamitées pour le mur trumpien en Arizona, on n'en a cure; on ne gaspillera pas le regeneron et les respirateurs pour ces losers. Seule la célébritée est sacrée aux USA.
    «As COVID Devastates Native Communities, Indigenous Voters Played Key Role in Defeating Trump» DemocracyNow, 26 novembre 2020.

  • Pierre Rousseau - Abonné 28 novembre 2020 08 h 37

    Parallèle canadien

    Le texte qui touche à la santé dans les territoires autochtones des États-Unis pourrait aussi bien s'appliquer au Canada car la situation est très semblable ici. C'est d'autant plus vrai que les collectivités autochtones sont très touchées par la deuxième vague et que cette « attaque » sanitaire emporte souvent les aînés. D'ailleurs les sociétés coloniales ici comme aux ÉU ont beaucoup misé sur les épidémies pour venir à bout du « problème indien » et la réalité ne les a pas déçus car on estime qu'entre 90 et 95 % des populations autochtones ont été décimées après les contacts avec les Européens.

  • Claude Poulin - Abonné 28 novembre 2020 23 h 33

    Très éclairant

    Une autre analyse très éclairante qui démontre bien le rôle grandissant des modifications démographiques et qui favorise les démocrates. Mais qui, malheureusement, alimente du même coup les pires sentiments chez ceux qui y voient là le pire des dangers pour l'avenir de leur pays.