Trouver un gîte à Riopelle

Il y a quelque chose de troublant dans notre rapport avec le peintre, sculpteur et graveur Jean-Paul Riopelle. Tout le monde s’entend sur la nécessité de lui rendre hommage avec plus de faste en attirant les visiteurs étrangers et la faune locale vers sa lumière. Mais nul n’a encore trouvé le moyen de lui offrir un asile à sa mesure. Cet artiste majeur de nos modernités né en 1929 et mort en 2002 a rayonné à Paris comme chez nous et ailleurs. Il demeure le peintre québécois à la haute cote internationale sur le marché de l’art. Et puis la stature, la puissance créatrice…

L’ancien compagnon de la peintre américaine Joan Mitchell aura formé avec elle un couple mythique fécondé sur leurs deux chevalets. De tous les artistes issus du creuset des Automatistes, de tous les signataires du manifeste Refus Global, celui qu’André Breton surnommait « le trappeur supérieur » constitue l’atout d’un Québec qui n’a pas encore suffisamment perpétué sa gloire. L’album double Harmonium symphonique placera en décembre une de ses œuvres en pochette. Un rayonnement bienvenu ici. Oui, mais encore…

Le peintre de l’américanité René Derouin, en un texte toujours actuel, se désolait, dans la revue Dialogis, en 2004, de voir nos arts visuels trop absents des espaces public et médiatique. Il abordait le destin de Riopelle « qui est revenu poursuivre sa recherche sur le territoire des oies et mourir en exil sur son île au centre du Fleuve Saint-Laurent, entre l’Amérique et son rêve d’artiste. » Et l’image de ce géant sur ses battures de l’Isle-aux-Grues peignant les grands oiseaux de passage après ses folles années parisiennes nous paraît à la fois émouvante et mélancolique.

Plusieurs amateurs d’art préfèrent sa grande période d’abstraction lyrique à la figuration d’oies et autres animaux (où le meilleur côtoie quand même l’inabouti). Mais le bestiaire touche son peuple au cœur, legs transmis aux siens à son retour avec l’amour profond des racines et de la nature. Dans la capitale, les visiteurs ne se lassent pas, en temps normal, des 30 tableaux de L’Hommage à Rosa Luxembourg, coup de chapeau à Joan Mitchell peuplé d’oiseaux et de symboles humains et animaliers, au Musée national des beaux-arts du Québec. Chose certaine, l’éventail de sa création multiforme, toutes époques confondues, méritait plus de lumière depuis longtemps. Le centenaire de sa naissance en 2023 semblait le moment idéal pour lui dérouler le tapis rouge.

Un musée à lui ?

Quand le projet d’ouvrir dans trois ans une aile Riopelle au Musée des beaux-arts de Montréal est tombé officiellement à l’eau la fin de semaine dernière, grande fut la déception de plusieurs.

L’aile en question aurait été financée par la Fondation Riopelle après une collecte de fonds et par le ministère de la Culture, avec un coup de pouce d’Ottawa. D’importants collectionneurs, nommément Pierre Lassonde, André Desmarais de Power Corporation, et en particulier Michael Audain, à Vancouver, étaient prêts à céder un corpus d’œuvres exceptionnelles, comme le MBAM, les siennes. Son nouveau directeur Stéphane Aquin, persuadé que la maison aurait subi un déficit d’environ 16 millions, refuse d’en relever le défi en ces temps durs.

Si Nathalie Bondil, initiatrice du projet, était restée en poste au lieu de se voir éjectée, aurait-elle pu mener la barque à bon port ? L’hypothèse semble invérifiable. La fermeture de l’établissement pour COVID change vraiment la donne. Les musées, en perte de revenus, ont remisé des velléités d’expansion. À la réouverture du MBAM après le confinement, une exposition de Riopelle sur le thème de la nordicité nous y accueillera, et dès le 1er décembre en mode virtuel, mais point de future aile à son enseigne.

Une perte pour un gain, puisque cette défection ouvre la porte à la construction d’un espace Riopelle autonome ou permettra d’offrir une nouvelle vocation à un édifice déjà bâti. Tels sont les vœux actuels de la Fondation Riopelle qui va de l’avant avec ses troupes, mais qui cherche un gîte. Après tout, en Europe, plusieurs artistes majeurs possèdent leurs musées éponymes. Ici, la formule demande à s’ancrer davantage dans nos mœurs.

Bien sûr, un tel lieu voué à Riopelle aurait pu naître avant sans vider pour autant les institutions muséales de leurs nombreuses œuvres. Mal de mémoire pour un artiste national aussi important. Mais le meilleur est devant soi. On veut bien le croire.

S’il voit le jour, ce site consacré, avec le lacis de ses galeries et son fonds important de peintures, de gravures et de sculptures attirera des visiteurs à Montréal, tout en permettant à des pans de la collection de mieux voyager, à New York, Paris ou ailleurs. Tremplin d’envol pour ses oies et écrin pour ses éclats de couleur et de lumière, il ferait honneur au Québec autant qu’à l’immense artiste disparu. Que les grands rêves aient la vie dure !

À voir en vidéo