Le gentleman de la souveraineté

Il existe de rares personnes qui réussissent à faire une longue carrière politique et à défendre leurs idées avec la plus grande ardeur sans que leurs adversaires deviennent des ennemis pour autant. L’ancien ministre libéral Gérard D. Levesque, dont l’amabilité était légendaire, en faisait partie. Marc-André Bédard aussi. Son décès des suites de complications liées à la COVID-19 illustre tristement le lourd tribut que la pandémie impose au Québec, tout particulièrement au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il est affligeant de penser qu’elle le privera peut-être des honneurs auxquels il aurait droit.

M. Bédard était un redoutable politicien, presque impossible à coincer. Il était certainement conscient de sa valeur, mais dans un milieu où les ego démesurés sont légion, son absence de prétention était remarquable. Pendant les années où j’ai eu le plaisir de le couvrir, je n’ai aucun souvenir d’une quelconque mesquinerie de sa part. Le premier ministre Legault a eu le mot juste en disant que les Bédard étaient « du bon monde ».

L’entrée en scène du PQ a marqué une rupture dans les annales politiques québécoises. Jusque-là, malgré leurs différends, tous les partis représentés à l’Assemblée nationale s’entendaient au moins sur l’intérêt du Québec à demeurer au sein de la fédération canadienne. La joute politique est soudainement devenue plus dure. Dans cette arène, Marc-André Bédard est demeuré le gentleman de la souveraineté.

On loue avec raison sa grande contribution au progrès de la société québécoise durant la période où il a été ministre de la Justice dans le gouvernement Lévesque. On doit à cet homme de nature pourtant prudente et conservatrice, issu de l’ancien Ralliement national, des mesures qu’on associe plus généralement à des « progressistes », comme les modifications à la Charte des droits interdisant la discrimination envers les homosexuels ou encore celles apportées au Code civil afin de remplacer la notion d’« autorité paternelle » par celle « d’autorité parentale ».

  

L’histoire du PQ n’a jamais été un long fleuve tranquille, mais M. Bédard, qui était là depuis sa fondation, y a vécu une période particulièrement agitée, marquée par des débats acerbes et de nombreuses contestations du leadership de René Lévesque. Mais il a été un modèle de loyauté envers le père fondateur, membre de son légendaire club de joueurs de cartes.

Lors du congrès de 1974, qui a opposé les partisans d’un référendum à ceux qui préconisaient la tenue d’une élection référendaire, il s’est rangé comme son chef dans le camp des « étapistes ». Quand ses collègues Jacques Parizeau, Camille Laurin, Jacques Léonard, Denis Lazure et d’autres ont claqué la porte du Conseil des ministres pour protester contre le « beau risque » d’un renouvellement du fédéralisme, le ministre de la Justice est encore demeuré fidèle à son chef.

Homme de parti, il est resté aux côtés de Pierre Marc Johnson quand celui-ci a succédé à M. Lévesque. Nommé vice-premier ministre, il lui a en quelque sorte servi de caution morale au sein d’un parti profondément divisé, même s’il ne s’est pas représenté à l’élection de 1985.

Bon nombre de ceux qui assurent que leur titre de député est le plus important à leurs yeux se lancent en politique dans le seul but de devenir ministre. Dans le cas de M. Bédard, représenter sa circonscription de Chicoutimi était certainement ce qui lui tenait le plus à cœur. Son implication dans sa communauté, qui ne s’est jamais démentie par la suite, était en quelque sorte la poursuite de son mandat. Le nationalisme de ce régionaliste convaincu était profondément enraciné dans son coin de pays. Quand il a quitté la politique, il lui aurait semblé impensable de ne pas retourner y pratiquer le droit.

S’il n’a jamais renoncé à ses convictions, il était tout sauf un souverainiste pressé et il ne voyait sans doute pas d’un très bon œil le nouvel empressement du PQ à tenir un référendum dans un premier mandat. Il n’a jamais cessé de faire la pédagogie de la souveraineté, mais il est toujours demeuré respectueux du rythme de la population. Il faisait sienne la maxime chère à Claude Morin selon laquelle une fleur ne pousse pas plus vite parce qu’on tire dessus.

M. Legault a loué son nationalisme, mais il a préféré retenir son « pragmatisme » plutôt que sa fidélité à son idéal souverainiste jusqu’à la fin. Pour M. Bédard, l’un n’empêchait pas l’autre. Il croyait plutôt que l’un menait à l’autre. En réalité, c’est peut-être ce que pense aussi le premier ministre. On verra.

12 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 26 novembre 2020 02 h 04

    La coiffe qui décoiffe.

    «Le gentleman de la souveraineté». Z'avez bien lu. Et ça titre encore et encore. Ça «franglissise» la langue de Molière. Pourquoi ne pas employer le mot simple frano-français hexagonal (toutes acceptions confondues): «gentilhomme». Comme le disait mon père «canado-franco-irlando-«Québécois»: «FEA». Misère! Un ménage s'impose. Bref. Pour le reste, les «viandes froides» des «z'uns» ou des «z'autres» me seront toujours indigestes. Oups! On vient de me fermer la porte au nez.

    JHS Baril

  • Claude Bariteau - Abonné 26 novembre 2020 07 h 11

    M. Bédard est demeuré associé à M. Lévesque, comme le fut M. Landry et bien d'autres députés péquistes après le «beau risque» et fut, comme vous le signalez un député bien ancré localement et pragmatiste.

    Vous écrivez qu’Il «ne voyait sans doute pas d’un très bon œil le nouvel empressement du PQ à tenir un référendum dans un premier mandat». Qu’en savez-vous? Vous servez-vous de sa réputation pour faire valoir que la Presse canadienne avait raison de qualifier ce projet de pressé ?

    Autre point sur les liens d’amitié entre MM. Lévesque et Bédard. Avant de quitter la direction du PQ, M. Lévesque fit préparer un projet de loi sur l’introduction d’une proportionnelle et comptait sur son dépôt par M. Bédard. Il ne déposa pas le projet que M. Lévesque voulait son testament politique. Il se rallia plutôt à l’aile nationaliste majoritaire en force au coccus après le «beau risque», qui préféra maintenir en place le mode de scrutin infecte dans lequel se déploie la politique québécoise avec pour résultat d’élire un gouvernement majoritaire nationaliste avec 37,4% d’appuis.

    M. Lévesque a quitté en 1985 et M. Bédard ne s’est pas représenté. Ces points méritaient plus d’attention, car M. Legault, qui s’affiche pragmatiste, a tout fait pour faire du projet de proportionnelle une assurance-réélection pour la CAQ avec 42-44% des votes, minant du coup les corrections au système infecte dans lequel nous pataugeons collectivement.

    Sous cet angle, M. Bédard s’est révélé plus un nationaliste à la Legault, Marois, Landry, Dumont et Bouchard qu’un indépendantiste.

  • Sylvain Auclair - Abonné 26 novembre 2020 08 h 02

    Autorité paternelle?

    Je crois plutôt que la Code civil parlait auparavant de «puissance paternelle». Ah! Cette terminologie surannée (et mon correcteur proposait «surréaliste», ce qui n'est pas mal non plus)!

  • Bernard LEIFFET - Abonné 26 novembre 2020 08 h 08

    Le départ de monsieur M-A Bédard n'est pas sans soulever ce que fut la belle époque : songer à un Québec maître de sa destinée!

    D'hier à aujourd'ui, la politique québécoise s'est embourbée car trop éloignée du projet initial de souveraineté et d'indépendance. La Révolution tranquille et le Maître chez nous avaient en toile de fond la volonté de faire de notre langue et de notre culture françaises un apport nécessaire au développement du Québec. Mettre sur pied un parti politique ne fut pas une mince affaire puisque chacun y voyait là un signe de la démocratie sociale dont les aspirations étaient bien sûres loin du contexte précédent où l'anglais contrôlait la vie des citoyens!
    Tous ces hommes et ces femmes, RIN, PQ rassemblés, ont eu des guides n'ont pas assoiffés de pouvoir, mais qui voulaient une société plus juste et monsieur M-A Bédard fut l'un d'eux! C'est avec tristesse, comme membre du PQ, que je remercie ce grand homme qui a servi honorablement son pays, le Québec!
    Ils furent mombreux comme lui, messieurs J. Parizeau et Camille Laurin à vouloir sortir le Québec du carcan britannique qui demeurera toujours un vestige du colonialime d'antan. Depuis des siècles, nous voyons qu'il ne peut exister de dialogue et que la rivalité franco-anglaise ne permet pas aux québécois de vivre dans un pays libre de ses actions!
    La classe politique a déjà commencé à rendre hommage à monsieur M-A Bertrand. C'est bien, car il le mérite. Par contre, dans le contexte actiuel, il apparaît que la caqueterie et l'épouissement de la langue française font des vagues, bref, comme d'habitude il faudra encore attendre une fois! Le sujet est brûlant et le François Legault d'auparavant préfère repousser aujourd'hui les attentes de son ministre responsable de la loi 101! Ce gouvernement caquiste bat de l'aile, que ce soit avec ses consignes tout azimuth et contradictoires, bâclées, et la rivalité franco-anglaise tendancieuse en conservant le statu quo pour les cégeps par exemple! C'était mieux du temps de Monsieur M-A Bédard, la ligne droite étant la plus courte!

  • Claude Gélinas - Abonné 26 novembre 2020 08 h 13

    Un humble géant nous a quitté !

    Dans un premier temps lors d'une réception tenue à la Ville de Shawinigan je l'avais interrogé sur l'absence de disposition dans la Loi du non respect par le Fédéral de la Loi portant sur le référendum québécois et plus particulièrement consacré aux camps du OUI et du NON.

    Ce juriste de formation honnnête et transparent habitué au respect de la civilité et des règles du jeu m'avait répondu dernier qu'il misait sur la bonne foi et sur le respect des compétences du Québec par le Fédéral pour ne pas légiférer sur cette sanction. Or l'histoire a montré que lors des référendum le Fédéral a abusé de ses pouvoirs et s'est livré à un véritable détournement démocratique.

    La seconde rencontre s'est déroulée lors du 80ème anniversaire de mon fidàle et estimable ami Yves Dumaine entourée de la PM Pauline Maurais de plusieurs anciens ministres, membres de la garde rapprochée du PM René Lévesque et de membres de cabinets ministériels.

    À l'occasion de cet anniversaire se déroulant en pleine liberté loin de l'actuelle pandémie, le plus grand ministre de la Justice du Québec encore sous le choc du décès de sa conjointe s'était déplacée de son lointain Lac St-Jean, Quel plaisir renouvelé ce fut de s'entretenir avec lui.

    Pour avoir tant donné à la nation Marc André Bédard mérite la reconnaissance du Québec et des funérailles nationales dans le respect des règles de distanciations sociales tenues soient dans la capitale nationale ou dans sa fief où il a exercé sa profession et qu'il a tant aimé.