Deux mondes face à la COVID-19

Le contraste est énorme, écrasant, cruel. Une bonne partie de l’Asie échappe à la pandémie, alors que l’Occident croule sous les nouveaux cas et une remontée des hospitalisations liées à la COVID-19, dans l’une ou l’autre de ses variantes génétiques.

On citera ici des chiffres cumulatifs totaux (et non pas quotidiens) par million d’habitants, toutes « vagues » confondues, en les arrondissant (pour des écarts possibles de plus ou moins 5 %), ce qui permet de mieux les lire.

Le nombre de morts en France, aux États-Unis, en Italie et au Québec oscillait, au 20 novembre, entre 750 et 850 personnes par million. Presque une personne sur mille a été tuée par cette maladie ou une pathologie associée.

Quant au nombre (officiel et répertorié) de cas par million : Allemagne 11 000, Québec 16 000, Italie 23 000, France 33 000, États-Unis 38 000.

Un saut vers les antipodes nous amène dans un autre monde. Taïwan : 26 cas par million, Chine 60, Corée du Sud 600, Japon 1000. Même le Japon, le pire des quatre, fait 11 fois mieux que l’Allemagne, 16 fois mieux que le Québec, 38 fois mieux que les États-Unis.

Pour les morts, le contraste est encore plus terrible. Le pire des quatre pays asiatiques cités, le Japon, a un taux de décès 47 fois moindre que celui de la France et 52 fois moindre que celui du Québec ! Avec Taïwan, la différence devient astronomique : ce pays a connu depuis le début de la pandémie, en tout et pour tout… exactement 7 décès, pour 24 millions d’habitants !


 
 

Peut-on, à partir de ce « fossé des chiffres », hasarder des comparaisons politiques ou « culturelles » ? On peut toujours essayer… en faisant attention.

Un pays comme la Chine profite de ce qui paraît illustrer la « décadence de l’Occident » pour y voir un argument décisif prouvant la supériorité de son système.

Outre le fait que les statistiques chinoises sont sujettes à caution (bien davantage que celles de Taipei, de Séoul ou de Tokyo), l’argument en faveur d’une dictature (présumée plus « efficace ») ne tient pas, si on se rappelle que les trois autres sont des démocraties qui n’ont que peu enfreint les libertés pour stopper efficacement le coronavirus.

Mais quand même, y a-t-il là quelque chose d’« asiatique » ? Si on tient à parler de « culture » (au sens anglais élargi qu’on donne aujourd’hui, hélas, couramment à ce mot), alors la réponse de ces pays est plus basée sur une « culture sanitaire » spécifique que sur une distinction générale entre Occidentaux et Asiatiques : habitude des masques et des gestes barrières, contrôle des frontières, plans robustes.

À Taïwan, la santé publique est une grande affaire, prise au sérieux à la fois par l’État et les citoyens. Des gens qui, individuellement, comprennent que la bonne réponse n’est pas uniquement celle d’« autorités-qui-savent » dont on attendrait tout, mais bien d’une combinaison de responsabilités individuelles et de politiques idoines, basées sur l’expertise et l’expérience, dans un contexte de confiance mutuelle.

En Occident, la réponse médicale a été entravée soit par le complexe médico-pharmaceutique à l’américaine, sur fond d’individualisme exacerbé, soit par la bureaucratie à l’européenne… sans oublier des postures politiques parfois outrées : Macron et son « Nous-sommes-en-guerre ! », en fronçant les sourcils et en roulant les mécaniques.

Concrètement, Taïwan a tué le mal dans l’œuf en fermant ses frontières dès janvier, en appliquant un plan détaillé déjà prêt, et en forçant (oui) la quarantaine de 250 000 personnes, grâce à un traçage redoutable. Ce qui a, début 2020, « sauvé » les 23,5 millions de Taïwanais qui restaient. Paradoxe : Taïwan n’a au total que peu testé. Proportionnellement dix fois moins que la Corée du Sud, 55 fois moins que le Québec… et 120 fois moins que les États-Unis !

Abstraction faite des causes de ce grand écart, le fossé est là, béant. La semaine prochaine : les effets géopolitiques de la pandémie. Le grand décrochage de l’Occident ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

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