Juste un peu de doux

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Photo: @Charlie Mackesy, Les arènes pour la traduction française

On a tous besoin de doux, de floconneux, de hygge (le cocooning danois), de flanelle, de guimauve dans le chocolat chaud ou de traces de pas familières devant notre porte. Tous besoin de terminer cette année emmitouflés dans la ouate, quelques mots de soie à soi en gros bas tricotés lousse sur de l’antidérapant. Et parler avec l’enfant qui sommeille au fond de nous, bousculé dans ses habitudes, incertain.

Pour m’aider à traverser la noirceur, je lis du doux, du caressant. Je suis abonnée aux réflexions de l’écrivain Éric-Emmanuel Schmitt sur FB. Il tient un journal de confinement depuis bientôt trois semaines, où il tente de réinventer le quotidien avec nous. « Pour réussir le poème d’une journée, trois ingrédients principaux : l’action, l’affection, la réflexion. Dosez à votre convenance. Les rituels que vous tracerez alimenteront votre santé mentale et consolideront vos liens avec les autres. Prenez-vous au sérieux et prenez soin de vous. » Se prendre au sérieux, dans le sens de s’écouter un peu. Pour le reste, on peut en rire.

Schmitt demande à ceux qu’il aime, comme le Petit Prince qui voulait un mouton : dessine-moi un rituel.

Et j’ai trouvé une variante au Petit Prince de Saint-Ex. Ça s’intitule L’enfant, la taupe, le renard et le cheval de Charlie Mackesy, une merveilleuse fable dessinée à la plume par cet Anglais qui nous raconte une histoire d’amitié dans l’incertitude. On peut ouvrir le livre n’importe où et en prendre une rasade, longue en bouche. On retrouve dans chacun des quatre personnages tantôt candeur, tantôt sagesse, contemplation ou pardon.

Je ne veux pas passer au travers du confinement, mais en tirer des leçons. Qu’il me permette de distinguer l’essentiel de l’accidentel !

 

Charlie nous dit : « J’espère que ce livre vous aidera à vivre courageusement, à être plus gentil avec vous-même et avec les autres, et à demander de l’aide quand vous en aurez besoin, ce qui est toujours courageux. »

Chaque matin, je photographie une page ou deux de ses dessins et je les envoie à mon B d’ado. Celle où l’enfant et la taupe sont assis sur une branche. « C’est quoi la plus belle réussite dans la vie ? demanda l’enfant. “Aimer”, dit la taupe. » (On m’a répondu que la taupe sait de quoi elle parle puisque l’amour est aveugle.)

C’est tout simple, comme cette phrase : « C’est étrange. On voit seulement l’extérieur des gens, mais presque tout se passe à l’intérieur. »

Larguer des bombes en silence

Voilà le livre que j’offrirai à Noël parce qu’il fait doux. « Ton verre est à moitié vide ou à moitié plein ? » demanda la taupe. « Je suis bien content d’avoir un verre », dit l’enfant.

Parce que l’enfant est parfois plus sage que l’adulte. Il faudrait que l’un tendresse l’autre. Il faudrait tant que les enfances s’épaulent. Mais comme dit le cheval : « En vérité, tout le monde improvise. »

Du doux improvisé, j’en ai trouvé dans l’entrevue avec le philosophe Christophe André la semaine dernière dans le journal Le Monde : « Cette période nous oblige à faire le ménage dans nos illusions. Ce qui est peut-être une bonne chose », constate-t-il. Et il prend soin de nous indiquer qu’il faut départager ce qui est urgent (boulot, courses, ménage) de ce qui est important : se détendre, marcher dans la nature, rire avec les amis. « Parce que, si nous tombons malades, qui va les faire, les trucs urgents ? »

Notre manière de réagir aux choses est notre plus grande liberté

 

Voilà donc d’autres livres « importants » ; comme Em, de Kim Thuy. Je le sais, vous vous dites peut-être : « La guerre du Vietnam, ça va me plomber le moral. » Eh bien non. C’est tout doux, plein d’enfants qui s’entraident. Et même quand un avion explose en plein vol, Kim Thuy arrive à l’écrire avec un arrêt sur image. Il n’y a pas de sang, ça fige avant.

Kim m’a confié qu’elle avait perdu foi en l’humain en faisant ses recherches sur cette guerre et qu’elle n’a pas osé mettre toute l’horreur. Elle nous ménage, nous enveloppe de sa langue douce qui goûte la papaye verte et le bouillon de soupe Phô.

Elle nous largue des bombes : 1,5 million de militaires tués et 2 millions de civils au Vietnam du Nord. Puis elle se demande pourquoi on ne comptabilise pas les orphelins, les veuves, les cœurs brisés, les rêves avortés.

Cette posture à la fois poétique et digne, élégante et rusée, nous enveloppe tout du long. Et Kim Thuy a brodé des fils rouges à la main sur des centaines de couvertures de ses livres, parce qu’elle possède ce souci du détail, de l’intérieur.

Roulés en boule

Je ne sais pas où vous en êtes rendus dans votre doux, roulés en boule sous le sapin à observer les lumières clignoter, peut-être en train d’imbiber les gâteaux aux fruits de rhum antillais que vous livrerez à votre famille comme autant d’amour à distance, à fabriquer des décorations de Noël avec vos bouchons de liège ou à vous chercher un prince qui se transformera en grenouille.

Dans mon dernier doux de la semaine, je suis tombée sur cet album de l’écrivaine Dominique Fortier (Les villes de papier) et de sa fille Zoé, cinq ans. Violette et Fenouil ou La véritable histoire de la princesse et de la grenouille est un album joliment illustré par Amélie Dubois. Ça parle de tout ce dont on veut se faire parler à n’importe quel âge, de princesse, de bave de crapaud, d’apparences trompeuses, de sorcière incompétente et de larmes salvatrices.

Je pense surtout que Dominique et Zoé nous racontent une histoire d’amitié par le cœur. Et comme le dit si bien Éric-Emmanuel (j’y reviens), « le confinement nous apprend que nous ne vivons pas pour nous-mêmes, mais pour les autres. Nous existons essentiellement dans l’échange. Pourtant, nous l’avions presque oublié ».

Tiens, parlant d’échanges, parmi le plus doux que j’aie lu cette semaine, il y a cette lettre/hommage du maire Régis Labeaume au chef Max Gros-Louis décédé le week-end dernier. C’est à lire sur FB (bit.ly/38Xy4b8), cet au revoir d’amitié émouvant. Hé, Monsieur le Maire ! On veut lire vos mémoires politiques. Vous êtes lumineux d’humanité : « Je me suis aussi rappelé plus tard, tant et trop, les occasions manquées, ses invitations à la pêche. Pas une fois j’y suis allé. Pas le temps… le travail… Ben oui Ducon ! Meurs donc illico tant qu’à y être ! Quel âne j’ai été. Je le regretterai longtemps. »

Peut-être qu’après tout ce confinement, on aura appris à vivre un peu, à laisser la place à l’important plutôt qu’à l’urgent, au silence dans une chaloupe plutôt qu’aux discours flamboyants. Peut-être…

cherejoblo@ledevoir.com

Aux oiseaux (bis)

La semaine dernière, je mentionnais que j’aimerais écouter des chants d’oiseaux cet hiver.

Jocelyn Lauzon m’envoie son site d’enregistrements de chants avec la liste des espèces par ordre d’apparition.

Tiens, ce matin, je suis dans un marais des Cantons-de-l’Est durant 111 minutes en écrivant ce texte.

C’est local, sans controverse, multilingue, sans mot en n (je pensais à Noël), sans mot en f (je pensais à ça), et sans frais de poste, masque ou distanciation. Entre le jaseur d’Amérique et le coulicou à bec noir, je fais silence.

Et pour ceux qui sont en manque de plages, il y a même des enregistrements de la mer de la Côte-Nord et de la Gaspésie. Mon oreille sensible vous remercie !


Joblog

Adoré le dernier album de la comédienne et auteure Sophie Faucher, Frida la reine des couleurs. C’est mon préféré de la série, qui en compte trois. Et celui-ci est complètement fictionnel, entraînant le lecteur dans les rues de Mexico et faisant naître des couleurs dans le regard de l’ami Tonito, qui voit tout en gris. On a envie d’être amie avec Frida, l’artiste, et de mieux connaître sa culture.Superbes illustrations de Cara Carmina ; ça redonnerait la vue à un non-voyant ou un dépressif.

Souri en feuilletant La doudou et les émotions de l’écrivaine et animatrice Claudia Larochelle, illustré par Maira Chiodi. Un premier livre en carton solide destiné aux 18 mois et plus et qui survira à tous les chocs, même émotifs. Même les tout-petits cherchent à exprimer leur trop-plein. Voilà un livre pour les aider à identifier comment ils se sentent en ces temps adverses où leur quotidien est peut-être bousculé. Et je connais quelques adultes qui pourraient bénéficier de ce livre aussi, histoire de nommer la bête…

 

2 commentaires
  • Sylvie Lapointe - Abonnée 20 novembre 2020 16 h 49

    Chants d'oiseaux

    Merci de nous avoir transmis, via votre chronique de ce jour, l'information concernant le site Web sur les oiseaux que Jocelyn Lauzon a eu la brillante idée de vous référer. Je viens juste de l'ouvrir et déjà je le trouve merveilleux! Du bon temps à venir, surtout en cette période. Je vais en faire part à d'autres personnes qui, je suis sûre, en seront enchantées. Merci encore.

  • Yvon Bureau - Abonné 20 novembre 2020 20 h 49

    Douxxxx merciiii

    Vietnam.
    Bon de rappeler que pour un mort il y a 4 à 5 blessés. Ne pas les oublier.
    Ai travaillé 30 années en réadaptation physique, comme travailleur social. En ai vu des blessés des corps et cerveaux et des âmes meurtis, et pour longtemps ...
    La résillience et le courage m'ont émerveillé, en intensité et en douceur.

    Et vive le moment présent, car le présent, étant la plus belle douceheure, est le plus beau des présents!

    JoséeDouceur, Marcibenlà (en beauceron)