Porter la peine de l’autre

Gregory Charles a dévoilé cette semaine la chanson Ta rage, la jouant au piano sous la voix puissante de Mélissa Bédard. Celle-ci honore la mémoire de Joyce Echaquan, la femme attikamek morte en septembre à l’hôpital de Joliette sous les injures du personnel soignant. Le musicien compositeur vibre avec cette patiente-là aux derniers instants de sa tragédie. « Tu attends la fin sans caresses / Sans tendresse, tu pleures / Tu attends la fin sans amis, sans amour, tu meurs », entonne l’interprète.

Plutôt que d’égrener des couplets sur la mort de l’Afro-Américain George Floyd, qui l’avait profondément marqué aussi, Gregory Charles, noir, comme sa chanteuse, a choisi de ressentir la peine d’une Amérindienne, dont la communauté est perpétuellement bafouée.

Cette agonie-là et les propos ignobles tenus au chevet de la malade avaient secoué les belles certitudes des Québécois. Racistes, nous autres ? Euh ! Et si… ? L’infirmière et sa comparse tendaient un miroir affreux. Le traumatisme collectif de cette vidéo insoutenable captée par Joyce Echaquan sur son cellulaire, l’auteur de Ta rage l’endossait. Et ce, non seulement comme membre d’une minorité harcelée, mais aussi comme élément d’une majorité québécoise engourdie par les préjugés et l’indifférence, forcée soudain à une sorte d’éveil.

« Le nazi, c’est moi », disait le poète juif Leonard Cohen. En entrevue à Salut bonjour, Gregory Charles, quoique horrifié par leurs propos, ne prétendait pas non plus se distancier de celles qui bafouaient la dame alitée. « On a un déficit de tendresse, de tolérance et d’acceptation des autres comme ils sont, disait-il sur ce plateau. […] La discrimination, ce n’est pas toujours à sens unique. On fait partie de ceux qui la font. »

Les nouvelles lumièresde Lucky Luke

Dans le débat souvent maladroit entourant le traitement des minorités, des œuvres naissent qui tentent de franchir des fossés, de partager la souffrance et la dignité de l’autre en les nommant. Et c’est ce qui peut nous arriver de mieux.

Débat maladroit, parce que vouloir effacer le passé culturel en le censurant entraînerait une dangereuse amnésie collective. Débat néanmoins vital par les nouvelles représentations des uns et des autres engendrées dans la sphère artistique. Autant viser l’avenir. Même les notions d’appropriation culturelle, a priori justifiables, devraient se voir remises en cause à l’heure de distinguer l’hommage de l’insulte. Sinon, seuls les Noirs pourront parler des Noirs, les Autochtones des Autochtones, les Québécois de souche des Québécois de souche. Et aucun pont ne sera tendu d’une rive à l’autre comme le fait Gregory Charles avec sa chanson. Faisons place au bon sens et à la générosité des créateurs d’origines diverses.

En art, le problème réside d’abord dans la sous-représentation des minorités à l’écran comme ailleurs. Les causes du mal sont historiques, encastrées dans l’inconscient collectif, et dépassent les frontières entre les peuples.

Prenez Lucky Luke, illustre cow-boy solitaire tirant plus vite que son ombre, dans un Far West fantasmé dès les années 1940 par le Belge Morris avec l’aide de scénaristes, parfois Goscinny. Succédant au bédéiste disparu en 2001, le Français Achdé signe les dessins des albums et son compatriote Jul en écrit les scénarios depuis 2016. L’ADN des Lucky Luke repose sur la satire européenne d’une Amérique de légende, inspirée des westerns accrochés à leurs mythes.

Ceux-ci montraient les Amérindiens comme des ennemis féroces et exotiques alors que les Noirs, esclaves ou tout juste affranchis, se voyaient en gros escamotés des scénarios. Leur condition n’étant guère montrable, il faut dire. Ces bédés se déroulent au XIXe siècle, durant la guerre de Sécession ou après ses ravages, donc liées aux questions esclavagistes, mais les clichés réducteurs des westerns avaient déteint outre-Atlantique sur l’imaginaire de Morris et de ses successeurs.

Le nouveau Lucky Luke de Jul et Achdé, Un cow-boy dans le coton, choque des historiens par certaines incongruités. Signe des temps, la bande dessinée donne du moins la parole aux Noirs persécutés sur les cendres chaudes de la guerre civile aux États-Unis. Ça se déroule en Louisiane, sous les menaces du Ku Klux Klan, mais, coups de pouce des Cajuns, avec un vrai personnage historique à la clé : Bass Reeves, premier shérif noir de l’Ouest.

Et même si Lucky Luke s’y refait une vertu comme défenseur des opprimés afro-américains, reste que son personnage évolue avec les valeurs du XXIe siècle projetées sur sa silhouette nonchalante. Et mieux vaut son bras tendu qu’une ignorance répercutée. Les ponts culturels, solides ou pas, offrent au public des canaux de communication entre des êtres qui se croient différents, appelés à cheminer le temps d’une œuvre, occasion précieuse, avec les souliers d’un autre.