Chacun son rôle

C’était à prévoir. La résurgence de la pandémie, avec ses nombres record de cas, d’hospitalisations et de décès, a semé l’inquiétude et en a poussé certains à suggérer l’invocation par Ottawa de la Loi sur les mesures d’urgence. Comme si le fédéral pouvait faire mieux que les provinces pour contenir la crise.

Invoquant l’urgence de la situation, la cheffe du Parti vert, Annamie Paul, n’est pas allée aussi loin, mais elle voudrait que le gouvernement fédéral prenne l’initiative de former, en collaboration avec les provinces et les territoires, un conseil scientifique national qui établirait des seuils nationaux pour déclencher des mesures de confinement, élaborerait un système de codage unifié et des protocoles nationaux de dépistage et de recherche de contacts. Elle ne veut pas qu’Ottawa impose ses vues, mais que les stratégies des différents gouvernements soient plus cohérentes.

Mme Paul n’a pas trouvé preneur. Et ce n’est pas pour rien. Les responsables de la santé publique fédéral et provinciaux se concertent déjà. Il en va de même des ministres de la Santé et des premiers ministres, ces derniers tenant une téléconférence à intervalles réguliers. La dernière a eu lieu jeudi. Les provinces vivent par ailleurs des réalités différentes et doivent elles-mêmes tenir compte du contexte de chacune de leurs régions. La réponse à la pandémie ne peut donc pas être uniforme, même si les fondements scientifiques et les règles sanitaires élémentaires sont identiques. L’organisation, par exemple, du retour à l’école n’a pas été la même partout, car chaque province a dû tenir compte des ressources humaines et physiques disponibles.

Interrogé au sujet du recours à la Loi sur les mesures d’urgence vendredi, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas mordu à l’hameçon, même si trois jours plus tôt il avait enjoint aux provinces et aux municipalités d’« en faire plus », de « faire la bonne chose » pour stopper l’accélération de la deuxième vague.

Certains y ont vu une façon de faire la leçon aux provinces, en particulier à l’Alberta et à l’Ontario, où le nombre de cas a grimpé en flèche. Le message de M. Trudeau laissait plutôt transparaître l’inquiétude grandissante de son gouvernement. Contrer la propagation de la COVID-19 avec fermeté veut dire de nouvelles fermetures, de nouvelles pertes d’emploi, de nouvelles contraintes sanitaires et sociales. Cela a un coût. Ottawa ne peut dicter ces mesures puisque ces décisions relèvent des gouvernements provinciaux, conseillés par leur agence de santé publique respective. M. Trudeau ne veut pas se substituer à eux, « les provinces [étant] les mieux placées pour savoir ce qu’il est nécessaire de faire », a-t-il dit vendredi dernier.

Mais plus la crise se prolonge, plus la facture fédérale s’alourdit. Depuis le début de la pandémie, les deux ordres de gouvernement assument des rôles différents, mais complémentaires. Et cela a largement fonctionné. Le fédéral gère les frontières, voit à l’approvisionnement en matériel de protection, de vaccins, et soutient financièrement les citoyens, entreprises et organisations pour qu’ils puissent respecter, sans tout perdre, les règles sanitaires et mesures de confinement décidées par les provinces ou les autorités locales. Le Québec offre une aide financière complémentaire, mais ce n’est pas le cas de toutes les provinces, ce qui explique la lenteur de certaines à imposer des restrictions pour contenir la deuxième vague.

Le gouvernement fédéral a ouvert ses goussets dans le but bien arrêté d’aider les provinces à faire passer la santé avant l’économie si la lutte contre le coronavirus l’exigeait. C’est pour cette raison que M. Trudeau a dit la semaine dernière qu’Ottawa était prêt à en faire encore plus pour juguler la pandémie. Mais le Trésor fédéral n’est pas un puits sans fond, a-t-il averti, non sans raison, sa dette ayant dépassé le seuil des 1000 milliards de dollars. Si la situation ne fait que s’aggraver, des choix difficiles devront être faits, a-t-il ajouté.

Le rôle ingrat des provinces dans ce triste théâtre pandémique est de décider des contraintes à imposer tout en offrant les soins de santé et les services sociaux nécessaires. Il s’agit d’un rôle difficile à jouer face à un public fatigué, qui en a marre et qu’il faut sans cesse convaincre de ne pas lâcher avant la fin du dernier acte, la vaccination.

Et les provinces ont elles aussi des moyens limités que la pandémie a sérieusement grevés, rendant leur situation financière encore plus précaire. Elles ont par conséquent raison de rappeler au fédéral que sa part du financement récurrent du système de santé est franchement insuffisante et devra être accrue, ce dont les premiers ministres doivent discuter au début du mois de décembre.

Cette discussion ne devrait toutefois pas éclipser celle qui doit se poursuivre d’ici la fin de la pandémie. Mme Paul a raison sur un point : la collaboration et la coopération doivent être la règle. Le Canada a enregistré au cours du dernier mois environ 100 000 nouveaux cas. Il n’y a que la combinaison des mesures prises par tous les gouvernements qui permettront de limiter les dégâts et d’éviter les scénarios catastrophes.

1 commentaire
  • Patrick Dolmaire - Abonné 18 novembre 2020 13 h 19

    Est-ce que les québécois vont payer de leur santé encore longtemps pour de la puérilité politique fédéral/provincial?

    «Elles ont par conséquent raison de rappeler au fédéral que sa part du financement récurrent du système de santé est franchement insuffisante et devra être accrue»
    Est-ce que les québécois vont payer de leur santé encore longtemps pour de la puérilité politique fédéral/provincial?
    Brassens chantait: «Mourons pour des idées, d'accord mais de mort lente». Au québec, il aurait certainemnet écrit «de mort lente on meurt, pas pour des idées, mais à cause des idéologies du pouvoir».
    Il manquerait, selon Legault, 25% dans les transferts en santé du fédéral. Pourtant dans la dernière décennie c'est plus que ce montant qui a été consenti dans l'augmentation de la rémunération des médecins, sans obligations de leur part. Les discours «on a pas assez d'argent» manque cruellement de crédibilité. Il y a beaucoup d'argent au Québec, peut-être pas aux bonnes places. Le décret contingeantant le nombre de médecins en formation n'a pas changé maintenant les sous-effectifs au Québec (2,4 médecins pour 1000 habitants, en Allemagne c'est 4,2, en France c'est 3,4). Il faudrait arrêter de faire n'importe quoi.
    Dans la dernière decennie, il y a eu un transfert de plus de 2% entre la TPS et la TVQ, ce qui représente plus que les 25 % de transferts supplémentaires demandés par le Québec. Que fait le gouvernement avec cet argent, avec notre argent?
    500 000 personnes n'ont pas accès à un médécin de famille, les listes de chirurgies s'allongent, l'accès à un médecin est compliqué pour les défavorisés. En temps de pandémie, la situation est pire encore. Il est certain qu'en diminuant l'accès au système de santé, le nombre de malades va mathématiquement diminuer et que dans le temps le problème va finir par se régler tout seul. Par contre, quand on peut payer dans le privé, on voit très vite qu'il n'y a plus de problème d'accès. Est-on en train d'assister à de l'épuration sanitaire et sociale?