Le péché d’indifférence

Il est assurément choquant d’entendre une députée de Montréal s’interroger — en anglais — sur la réalité du recul du français, comme s’il agissait d’une lubie entretenue par des nationalistes frustrés.

« Je ne veux pas appeler ça un mythe, je vais donner le bénéfice du doute, mais on entend que la langue française est en déclin au Québec. J’ai besoin de le voir pour le croire », a déclaré vendredi dernier la députée libérale fédérale de Saint-Laurent, Emmanuella Lambropoulos, lors d’une réunion virtuelle du Comité permanent des langues officielles de la Chambre des communes.

Le pire est que Mme Lambropoulos était sans doute sincère. Elle ne se rend probablement pas compte que le français ne cesse de régresser, particulièrement dans la métropole. De toute évidence, cela ne lui cause aucun problème dans sa vie quotidienne et elle ne comprend pas que voir sa langue s’étioler dans son propre pays puisse être douloureux. Bref, elle s’en fiche.

Le cas de la députée de Saint-Laurent n’est certainement pas unique. Plus de quarante ans après l’adoption de la loi 101, il est toujours étonnant de constater à quel point il est facile de vivre uniquement en anglais à Montréal sans que cela comporte le moindre inconvénient. Après tout, nous sommes en Amérique du Nord, non ?

  

Si besoin était, la récente enquête du Journal de Montréal démontre la difficulté grandissante d’être servi en français dans les commerces du centre-ville. Le « Sorry, I don’t speak French » est de plus en plus fréquent. Même ceux qui parlent français préfèrent souvent accueillir leurs clients en anglais. Certains craignent même de provoquer leur colère en s’adressant à eux en français.

Le statut du français comme langue de travail est à l’avenant. L’été dernier, un rapport de l’Office québécois de la langue française (OQLF) révélait que 63 % des entreprises de Montréal — 40 % dans l’ensemble du Québec — faisaient de la connaissance de l’anglais une condition à l’embauche. Manifestement, celle du français l’est de moins en moins.

Les droits linguistiques fondamentaux énoncés par la Charte de la langue française sont pourtant clairs : « Les travailleurs ont le droit d’exercer leurs activités en français » (article 4) et « Les consommateurs de biens et de services ont le droit d’être informés et servis en français » (article 5). Qui se soucie encore de les faire respecter ? Dans les faits, Montréal est bel et bien devenu une ville bilingue, où le choix de la langue est facultatif, l’État étant le premier à donner le mauvais exemple.

C’est très bien de vouloir intégrer les immigrants, mais cela ne sera possible que dans la mesure où ils constateront l’impossibilité de vivre et de travailler au Québec sans connaître le français. On en est actuellement très loin. Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, n’en finit plus de promettre des « mesures costaudes », qu’on attend depuis deux ans, mais qui doivent toujours s’effacer devant des priorités plus urgentes. Plus on attend, plus il sera difficile de renverser la vapeur, si tant est que la chose soit encore possible.

  

Les meilleures mesures ne suffiront cependant pas si les Québécois n’exigent pas eux-mêmes que le français soit la langue normale de la vie en société. Dénoncer la mondialisation, le multiculturalisme ou Ottawa ne donnera pas grand-chose si nous continuons à baisser les bras. Les résultats du sondage Léger effectué pour le compte du Journal de Montréal sont inquiétants. La majorité des 18-34 ans (58 %) estime qu’il n’est pas important d’être abordé en français dans les commerces.

On peut reprocher à Emmanuella Lambropoulos, elle-même âgée de 30 ans, d’être indifférente au recul du français, mais la députée de Saint-Laurent n’est pas différente en cela de bien des gens de sa génération, y compris les francophones. Il faut sans doute se réjouir que les plus jeunes n’éprouvent pas le sentiment d’infériorité dont ont souffert leurs aînés avant l’adoption de la loi 101 et ne voient plus l’anglais comme la langue du conquérant, mais cela ne change rien à la fragilité du français.

Dans une étude publiée en 2008, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) s’était déjà penché sur le phénomène. « Pour les jeunes, le fait d’utiliser une autre langue que le français au travail ne menace pas nécessairement leur identité de travailleurs francophones, puisqu’ils ont souvent un rapport instrumental à l’anglais. Ils le perçoivent comme un moyen d’arriver à leurs fins, que ce soit pour communiquer efficacement avec les autres ou encore pour augmenter leurs chances en emploi. »

Cela a cependant un effet insidieux. « L’usage fréquent de l’anglais ne crée pas nécessairement l’impression de travailler dans cette langue. Malgré la forte présence de l’anglais dans certains secteurs d’activité (celui de la haute technologie, par exemple), plusieurs jeunes affirment travailler en français », avait constaté le CSLF. Paradoxalement, alors qu’ils trouvaient normal de servir leurs clients anglophones dans leur langue, eux-mêmes n’exigeaient pas de l’être en français. Il est facile de voir où le péché d’indifférence peut nous mener.

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