L’inertie climatique

Le Plan pour une économie verte (PEV) s’intéresse peu à l’adaptation. Un peu plus de 300 millions sur cinq ans sur une enveloppe de 6,7 milliards. Bien maigre pour préparer l’économie du Québec à l’inertie face aux changements climatiques.

L’Accord de Paris venait à peine d’être signé que plusieurs pays avertissaient déjà que le changement climatique, par son intensité, avait dépassé la capacité de beaucoup d’entre eux à s’adapter. De quoi refroidir l’enthousiasme autour d’un accord qui avait dans sa mire l’atteinte d’un équilibre entre l’adaptation aux changements et l’atténuation des émissions de GES. Cette adaptation est d’autant plus critique que l’intervention politique priorisant la transformation et la transition énergétique s’appuie sur des objectifs — le PEV n’y fait pas exception — se situant de loin sous les cibles déjà dénoncées d’un accord non contraignant, à l’instar de cette profession de foi en la carboneutralité en 2050 sans engagements concrets. Il est déjà accepté que les cibles sont insuffisantes et dépassées par la rapidité des changements mesurés et les limites de la modélisation. Que, même s’il était respecté, l’objectif retenu conduirait tout au plus à une réduction de la croissance des émissions de GES sans trop soupeser la menace provenant notamment du méthane.

Et l’inaction des dernières années ne fait que rendre plus ardue l’atteinte de cibles qui sous-estiment un réchauffement climatique qui va bien au-delà des seuils dits sécuritaires proposés par le GIEC.

Illusion pandémique

L’intermède pandémique n’a fait que créer l’illusion. Selon les données couvrant la période du 1er janvier au 30 juin publiées en octobre dans Nature Communications, les émissions totales de CO2 étaient en baisse de 8,8 % par rapport à 2019 sous l’effet des restrictions mises en place pour limiter la propagation de la COVID-19. Il s’agissait du plus fort déclin des émissions carbone pour un semestre jamais enregistré, plus fort que n’importe quelle phase de décroissance économique. Mais avec le rebond qui a suivi sous l’impulsion d’une reprise de l’activité économique, le schéma historique se vérifie. Depuis la Grande Dépression, chaque contraction des émissions carbone est suivie par un fort rebond.

Ce qui a fait dire aux auteurs que les efforts à long terme afin d’atteindre les cibles de réchauffement font appel à des transformations ou à des changements structurels. Soit à une atténuation de l’intensité carbone des économies davantage qu’à une réduction de l’activité humaine.

Mais il y a myopie. Oxford Economics est venue offrir une explication toute simple à l’inertie. Dans une étude publiée en juillet et mise à jour la semaine dernière, la firme de recherche observe que les pays vivant sous les 15 °C en moyenne (pondérée selon la population), comme en Europe, en Amérique du Nord et en Asie centrale, bénéficient du réchauffement climatique. L’effet se vérifie principalement sous forme d’augmentation de la productivité agricole et des activités extérieures et d’accroissement de l’activité de construction. « Mais cela est vrai à partir du modeste réchauffement observé au cours des cinquante dernières années. Et ce serait de courte durée. »

« La plupart des grandes économies (États-Unis, Chine, Japon) sont situées sous une température annuelle moyenne de près de 15 °C. Ces pays n’ont donc pas été encore réellement touchés par le réchauffement à ce jour. Puisqu’ils se situent à la frontière, l’effet sur leur activité économique sera initialement modeste, ce qui peut expliquer l’absence de sentiment d’urgence. Cela vient ajouter aux difficultés d’adopter une action internationale commune lorsque les incitations ne sont pas alignées », écrit Oxford.

Dans sa modélisation ayant le PIB pour pivot, la firme prend soin de préciser de plus que la lecture est liée à la capacité, limitée, du PIB de capter les enjeux et contraintes associés au changement climatique. D’autant que, dans le calcul de l’agrégat, les catastrophes naturelles deviennent des vecteurs de croissance. En outre, l’exercice ne peut fixer une valeur à l’accroissement de la mortalité ni à la perte du « capital naturel » qui découlerait du déclin de la biodiversité. Il ne mesure pas non plus les dommages collatéraux découlant des conséquences du réchauffement sur les populations.

Il faut aussi retenir que les chiffres de croissance officiels souffrent d’une actualisation des externalités déficiente, qui fait dire à plusieurs que l’activité économique réelle tangue plutôt du côté de la stagnation séculaire.

Bref les effets négatifs vont vite devenir apparents dans ces pays aujourd’hui bénéficiaires. À partir de 2030, prédit Oxford.

9 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 17 novembre 2020 04 h 25

    2030

    C'est dans 10 ans. Je suis content de voir que le réchauffement planétaire sera pris vraiment au sérieux avant que je meure de vieillesse. Greta va nous le redire.
    Ça va me surprendre si les calottes glacières ne fondent pas toutes dans les prochains cent ans. Moins sûr de voir ça.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 novembre 2020 07 h 31

    Ode

    C'est ainsi une ode à l'intuition enfantine de Greta.

    • Pierre Samuel - Abonné 17 novembre 2020 08 h 51

      @ M. Saint-Jarre,

      En effet, ça prenait une enfant, autiste en plus , pour nous le rappeler ! Cependant, du passage de la parole aux actes concrets et drastiques, il y a cependant une ciboulette de marge...

  • Robert Bernier - Abonné 17 novembre 2020 09 h 18

    Coût des assurances

    Vous écrivez: "Bref les effets négatifs vont vite devenir apparents dans ces pays"

    Il y a quelques années, alors que je faisais une recherche pour présenter un mémoire devant le BAPE sur l'oléoduc Énergie-Est, j'étais tombé sur quelques articles, dont un relatant une conférence donnée par Mark Carney, des articles dans lesquels on prévenait les assureurs qu'ils allaient bientôt devoir affronter une tempête financière due aux augmentations de réclamations suite à des catastrophes climatiques. Récemment -désolé, je ne retrouve pas la référence, c'étaient les réassureurs (assureurs d'assureurs) qui commençaient à faire montre d'anxiété.

    L'agriculture peut bien être favorisée ( c'était prévu depuis longtemps ), en tout cas pour un temps, mais les coûts reliés à la protection ou à la réfection des infrastructures vont bientôt nous rattraper. Pensez à toute la côte menant à la Gaspésie et donc à la route 132 par exemple. Pensez aux infrastructures dans le Grand Nord Québécois, reposant sur un pergélisol de moins en moins permanent. Ça c'est sans compter les coûts reliés au système de santé en temps de canicule par exemple.

    Et, quand les États n'arriveront plus à satisfaire les demandes financières des assureurs pour les infrastructures, le simple citoyen verra le coût de ses propres assurances augmenter, vases communicants obligent. Là, le simple citoyen sera touché personnellement et, peut-être, peut-on espérer, cessera-t-il de s'acheter des VUS polluants et devenus plus chers à assurer.

    • Robert Bernier - Abonné 17 novembre 2020 11 h 58

      Après avoir envoyé ce commentaire, j'ai découvert un autre article dans cette édition du Devoir qui parle justement de la formation d'un groupe incluant banquiers et assureurs afin de commencer à mieux évaluer les risques qu'encourt le système financier.

      On y dit justement: "S’il est bien connu que les banques subissent la pression d’investisseurs pour prendre leurs distances des hydrocarbures, par exemple, le secteur de l’assurance s’inquiète pour sa part du coût des catastrophes naturelles."

      Et le titre de l'article est: "Le secteur financier se penche sur la transition vers une économie verte"

    • Serge Lamarche - Abonné 17 novembre 2020 14 h 34

      Oui, tous les secteurs seront affectés et tous vont se rallier à l'évidence montante.

  • Clément Fontaine - Abonné 17 novembre 2020 09 h 21

    Chronique brève mais très instructive

    Votre chronique qui aide à mieux comprendre l'inertie de plusieurs pays riches face à l'urgence climatique. Tant que ce ciel ne leur tombera pas littéralement sur la tête, une bonne proportion de nos voisins du Sud, notamment, vont continuer à vivre dans le déni, à l'image de leur président déchu. Trump s'étant comporté comme un éléphant dans un magasin de procelaine en matière d'environnement comma dans toute le reste, les Démocrates auront bien du mal à réparer au moins une partie des pots cassés.

  • Marie-France Pinard - Abonnée 17 novembre 2020 09 h 46

    Encore...

    M.Bérubé, bien sûr, vous avez raison.

    Comme bien d'autres qui ont tiré la sonnette d'alarme avant vous. En fait, votre article a déjà été écrit, cent fois plutôt qu'une, depuis plus de 25 ans...et à peu près rien ne change. Parce que rien ne changera par le haut de la pyramide du pouvoir. La pression d'inertie y est trop forte, les intérêts privés trop puissants. C'est au niveau des petites communautés, des quartiers, des familles et de la société civile qu.il y a encore espoir de mettre fin à notre aveuglemet collectif.
    Pourquoi ne pas démarrer des projets de serre pour une alimentation locale de proximité, Instaurer un système d'autopartage dans sa rue ou son village, réduire et mettre en commundes équipements comme les souffleuses, tondeuses, outils divers et autres mécaniques ménagères inutilement accumulées chez chaque voisin. Manger local et en vrac. Etc...Et, surtout, fédérer tous ces petits projets en une vague de plus en plus grande, irrépressible, que les autorités ne pourront plus ignorer.

    Mais je m.emporte et, comme Perrette et son pot au lait, je rêve de mettre à profit...un pot déjà cassé. tandis que le lait gaspillé s'écoule à mes pieds. Quel désolant gâchis pour nos enfants.

    • Christian Roy - Abonné 18 novembre 2020 13 h 37

      @ Mme Pinard,

      J'aime particulièrement vos propositions. Je trouve qu'elles sont une réponse saine à une situation qui semble collectivement nous échapper. Merci de la partager.