La censure ou l’étiquette

Régulièrement, on est témoin de revendications afin de censurer un propos qui circule dans l’espace public. Récemment, ce fut un épisode de la série humoristique La petite vie, à laquelle une personne reprochait de caricaturer des membres de minorités. Peu importe que la série entière soit une galerie de caricatures. Certains confondent ce qui met mal à l’aise avec le propos vraiment attentatoire à la dignité. Alors, la revendication de censure se réclame du combat pour la dignité. Cette fois-ci, le diffuseur Radio-Canada a choisi de maintenir l’œuvre dans l’espace de diffusion Tou.tv en lui apposant une étiquette rédigée comme suit : « Ce programme est proposé tel qu’il a été originellement créé et peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes d’aujourd’hui. » On a choisi d’étiqueter au lieu de censurer l’œuvre.

Les revendications de censure tendent à confondre les contenus qu’on réprouve et ceux qui sont prohibés par les lois. Pour certains, dès qu’un livre, un mot, une émission de télévision ou une chanson paraît inacceptable, la censure devient légitime. C’est oublier que la protection supralégale dont bénéficie la liberté d’expression fait en sorte que la censure par une autorité publique n’est légalement possible que si le contenu visé contrevient effectivement à une loi.

À la différence des contenus des médias écrits, les contenus de radio et de télévision sont régis par la Loi sur la radiodiffusion. Cette loi précise que les diffuseurs sont libres de diffuser tout ce qui ne contrevient pas aux lois. Mais la Loi sur la radiodiffusion reflète le fait que les émissions de radio et de télévision entrent dans l’intimité de tout un chacun. Elle énonce que les diffuseurs sont responsables des contenus diffusés et que la programmation doit être de haute qualité. Au nom de ces principes, les autorités chargées de réglementer les entreprises de radiodiffusion ont imposé des exigences aux diffuseurs. Par exemple, le Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs prévoit qu’ils « doivent veiller à ce que leur programmation ne renferme pas de contenu ou de commentaires abusifs ou indûment discriminatoires quant à la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou le handicap physique ou mental ». C’est le Conseil canadien des normes de la radiotélévision qui est habilité à juger des plaintes au sujet des émissions qui auraient contrevenu aux dispositions de ce code.

Par exemple en 2011, le Conseil canadien des normes de la radiotélévision a jugé une plainte contre une station de radio qui avait diffusé une version de la chanson Money for Nothing de Dire Straits où est prononcé le mot « faggot », une expression méprisante visant les personnes homosexuelles. Tout en convenant du caractère inacceptable du mot, le Conseil, en révision de la décision initiale qui avait condamné la diffusion de la chanson, a reconnu que l’œuvre pouvait être diffusée tout en soulignant l’importance de considérer le contexte de sa création. Il rappela l’importance d’expliquer les œuvres réalisées autrefois qui peuvent comporter des propos susceptibles de paraître aujourd’hui problématiques.

Ce qui, au regard des normes sociales, pouvait être acceptable à une époque donnée peut apparaître inacceptable à une autre époque. Cela justifie de s’attendre à des précautions dans la diffusion de contenus marqués par les visions qui prévalaient à une autre époque. Mais le manque d’acceptabilité sociale d’un message n’est pas une règle de droit. Traiter les propos émanant du passé et qui indisposent aujourd’hui avec la même sévérité que ceux qui contreviennent à une loi reviendrait à ériger au rang de normes légales les sensibilités qui fluctuent au sein de toute société. Certains ne font pas de distinction entre un propos prohibé par la loi et un propos qui peut contrevenir à des impératifs de bienveillance. La législation sur la radiodiffusion évite heureusement de tomber dans un tel piège liberticide.

Invités par les autorités chargées d’appliquer la législation sur la radiodiffusion à répondre aux expressions d’inconfort que certains peuvent manifester à l’égard de contenus conformes aux lois, les médias ont développé des mécanismes de signalement. Cela apparaît comme un compromis raisonnable dans un univers médiatique ouvert où, Dieu merci, la censure pure et simple n’est pas possible. Plusieurs émissions sont précédées d’un avertissement prévenant que le contenu comporte des représentations de violence ou du langage qui peut ne pas convenir à certains téléspectateurs.

Une telle approche a même été appliquée par Twitter pour encadrer les messages intempestifs de Donald Trump. Plutôt que supprimer purement et simplement le propos, on lui appose une étiquette. Par exemple, un avertissement selon lequel les affirmations contenues dans le message ne sont pas vérifiées ou contredisent certains faits avérés. Les membres de l’auditoire sont prévenus et peuvent choisir ou non d’être mis en contact avec le message. Bien sûr, la pratique d’étiquetage des contenus diffusés n’est pas sans écueils. Elle suppose une évaluation des risques que peut comporter le propos ainsi signalé. Dans une telle évaluation, le diffuseur peut se tromper. Il importe de reconnaître un droit à l’erreur de bonne foi au diffuseur qui aurait mal évalué le propos.

La tendance à l’étiquetage des contenus en fonction des risques qu’ils peuvent présenter reflète l’éclatement des consensus en vertu desquels se définissent les critères d’acceptabilité sociale d’un propos. Dans les sociétés pluralistes, il y a coexistence d’une pluralité de « vérités » et de conceptions de ce qui est tenu pour acceptable ou légitime. Les espaces de communication sont de plus en plus des réseaux ouverts et réfractaires aux barrières. Mais en même temps, les sensibilités des uns et des autres se différencient au point de fonder des revendications mutuellement exclusives pour bannir ou promouvoir tel ou tel propos dénoncé comme illégitime ou encensé comme nécessaire. Devant une telle impasse, accoler des étiquettes aux contenus apparaît comme un moindre mal. Bienvenue dans cet univers informationnel segmenté en bulles étanches de « vérités ». Des vérités protégées par autant de mises en garde qu’il y a d’inconforts pour les uns et les autres !

4 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 17 novembre 2020 08 h 45

    Mot en F...

    Toujours amusant de voir un idiot (la plainte venait dʼun newfie — peut-on écrire ça ici?) s'arrêter sur UN mot dʼune chanson qui est en fait une critique de la vacuité et de lʼineptie de la vie trop facile des «musiciens» quʼon voyait sur MTV (Musique Plus, ici). (Plusieurs des bonnes «lignes» de la chanson («that ain’t working», «chicks for free»), Knopfler les avait noté en écoutant les propos dʼun livreur dans un magasin, qui fulminait en regardant MTV.) Mais il y a encore des esprits qui se révoltent contre ce genre de niaiseries: des station de radio un peu partout au Canada ont fait tourner la chanson en boucle pendant une heure pour protester... Knopfler avait un temps dit remplacer «faggot» par «fudger» pour le public canadien... Rectitude oblige, il utilise maintenant le mot «queenie»...

    Cʼest pas demain la veille que Radio-Can fera passer «Chaque salope cherche un gros cave et chaque gros cave cherche une salope» de Mononcʼ Serge, même si la chanson est une fine et subtile (ben, cʼest Mononcʼ, quand même) analyse sociologique des rapports hommes-femmes en discothèque... Lʼironie se perdrait quelque part...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Pierre Fortin - Abonné 17 novembre 2020 13 h 11

      Et moi qui croyais que le mot en F.... était le « Fuddle duddle » de Pierre Elliott Trudeau.

      À avoir peur des mots, on finit par en perdre son latin.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 17 novembre 2020 09 h 44

    Censure

    Ne pas oublier qu'au début Radio-Canada a carrément censuré l'épisode, en le retirant tout bonnement, à la suite de l'appel qui ne constituait même pas une plainte d'une seule personne.
    Et que cet avertissement ajouté a posteriori à l'épisode est totalement ridicule.

    Jacques Bordeleau

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 17 novembre 2020 11 h 26

    Les avertissemenrts

    Il y a longtemps que l'ONF mes des avertissements sur les films qui sont disponibles sur sont site web.
    La nuit de la poésie dans laquelle Denis Vanier récitait un poème en hommage aux Black Panthers est dotée d'un tel traitement,
    de même que le poème Speak White de Michèle Lalonde et sans doute plusieurs autres films que je n'ai pas eu le tremps de vérifier.