Bip, bape, bop

Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) dit non au projet de tramway de Québec, du moins tel qu’il a été présenté par ses officiers. Un si beau projet, pour une si belle ville, réplique l’administration visée, tout en demandant à être plébiscitée. Dans un univers volontiers bêlant, tout le monde ne demande pas mieux que de lui donner raison. Chacun déchire donc sa chemise, s’étouffant d’indignation, certains allant jusqu’à planter leurs dents, jusqu’au sang, dans la chair des commissaires.

Le BAPE se doit, par sa constitution, « d’éclairer la prise de décision gouvernementale ». Faut-il désormais reprocher au BAPE sa mission, au point de s’autoriser à le rosser ?

Le maire Labeaume, avec son ton un rien grincheux, argue qu’une majorité de mémoires déposés devant le BAPE étaient favorables au tramway. Mais comment se convaincre de la profondeur d’une idée par le seul avis intéressé de ceux qui l’appuient désormais, surtout devant ce maire qui, en d’autres temps, en a lui-même été un opposant ?

On répète en chœur que le BAPE a fait un croc-en-jambe au projet. Ce n’est pas, pourtant, ce que je lis en me plongeant dans son volumineux rapport. Le BAPE ne met pas des bâtons dans les roues. Il met plutôt un pied à terre. Ce n’est pas la même chose.

Il est beaucoup reproché à ce rapport d’exiger des comparaisons avec d’autres scénarios de transport. Ces comparaisons avaient pourtant été demandées par le ministère de l’Environnement lui-même dans les directives adressées à la Ville de Québec. Quand il est question de mesurer la valeur de ce coûteux chantier, pourquoi l’examen d’autres scénarios devrait-il être étouffé d’emblée par le comité précisément mandaté pour l’examiner ?

Québec trône au sommet des villes canadiennes qui comptent le plus de kilomètres d’autoroutes par rapport à sa population. Moins de 10 % seulement des déplacements s’y font grâce au transport en commun. Entre 2011 et 2017, cette utilisation a même chuté de 4,2 %. Et pendant la même période, les déplacements automobiles, eux, bondissaient de 12,9 %.

Or ce n’est pas ce projet de tramway, évalué pour l’instant à la bagatelle de 3,3 milliards de dollars, qui va changer ce constat accablant, du moins si l’on en croit le BAPE. Le plus récent tracé projeté, constate d’emblée le BAPE, gagnerait à être amélioré afin qu’il ne coûte pas plus qu’il ne rapporte.

Le BAPE avait émis des critiques semblables à l’égard du projet de REM à Montréal. Il doutait qu’il augmente l’usage du transport en commun. Et les conséquences sur l’environnement lui paraissaient discutables. Les tramways ou les trains ne sont pas en eux-mêmes verts et vertueux. Ils peuvent se révéler d’excellents outils pour faire pousser des hôtels en carton, des tours d’appartements et des centres commerciaux sur lesquels règne l’automobile, comme c’est le cas désormais dans cet abracadabrant Quartier DIX30, devenu le terminus du REM.

Comment en est-on venu à éprouver le sentiment de faire des efforts pour l’environnement en troquant le luxe d’une BMW de l’an passé pour celui d’une Tesla de l’année ? Les milliards continuent de pleuvoir sur des routes et des ponts. Il n’est pratiquement jamais question de repenser nos déplacements autrement que dans les limites des préoccupations du moment d’un automobiliste exaspéré de se trouver coincé dans le trafic. Bien des gens peuvent se féliciter de voir dépenser de l’argent pour un tramway, un moyen de transport qu’ils n’utiliseront jamais, bien assurés qu’ils sont de voir se perpétuer la construction de routes et de ponts qu’ils emprunteront après en avoir réclamé encore à la prochaine élection.

Ce projet de tramway constitue-t-il, en comparaison par exemple du métro léger ou du service rapide par bus, l’option la moins coûteuse et la plus écologique pour notre société, y compris en matière d’efficacité ? Cette question, formulée par le BAPE, m’apparaît plutôt raisonnable. Mais ils sont nombreux ceux qui auraient plutôt souhaité que ce tramway, envisagé comme un fétiche écologique, passe comme une lettre à la poste, sans être remis en question, ce qui s’avère toutefois contraire à toute approche environnementale conséquente.

Un tramway pour un tramway, cela seul ne fait pas forcément beaucoup avancer. Le douteux projet de pont-tunnel, « le troisième lien », et les besoins des municipalités plus éloignées constituent un poids, qu’on le veuille ou non, sur la capacité de faire lien à Québec. Faut-il s’éviter de les considérer ?

Les reproches adressés au BAPE dans ce dossier tiennent sans doute surtout, au-delà des effets d’écho produits par la machinerie verbale du maire, à une exaspération générale. Peut-on en effet ne pas constater le manque de volonté du Québec d’aménager son territoire autrement qu’à la petite semaine, sous la forme de boulevards Taschereau irrigués, au mieux, par des REM ?

En région, il n’y a même plus de liaisons, entre les villages, par des autocars semblables à ceux que mon grand-père conduisait. La plupart des terminus se trouvent désormais situés en périphérie des agglomérations, ce qui exige de s’y rendre en auto. Depuis les années 1980, à Montréal, le métro n’a jamais progressé d’un pas vers l’est. Qu’advient-il aussi d’un projet d’une liaison rapide, d’un vrai train, moderne, entre Québec et Montréal ?

Tout le Québec en a, à raison, plus qu’assez de se voir bercer d’illusions en matière de transport collectif. Sur ce terrain peu reluisant, le BAPE devient, malgré lui, une sorte de paratonnerre sur lequel s’abattent volontiers les foudres populaires. Ce qui a pour effet, parfois, de nous détourner des vrais responsables du piteux aménagement du territoire québécois. Tout apparaît improvisé à partir d’un brouillon de partition que nous jouent, sur tous les tons, une succession de gouvernements, sorte de Muzak indigeste, du bip, bape, bop constitué d’une suite infinie de fausses notes, toujours en souffrance d’un vrai sens de l’orchestration.

30 commentaires
  • Alain Brunel - Abonné 16 novembre 2020 00 h 39

    Tellement vrai!

    Très bien vu: plus de 40 ans après la mise en. marche de la première ligne de train à grande vitesse en France, il est honteux que la voiture soit encore et toujours le moyen le plus rapide pour se déplacer entre Montréal et Québec...

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 novembre 2020 10 h 52

      Vous avez tellement raison, monsieur Brunel. Le BAPE a raison de rejeter le Tramway du Québec comme le REM d'ailleurs. Le REM, trop coûteux à cause de son infrastructure massive, a été imposé, sans études comparatives, par deux personnes non qualifiées, MM. Philippe Couillard et Michael Sabia.
      Le REM est un autre cas classique d’étalement urbain forcé, rejeté par les urbanistes. Ces futurs immeubles généreront voitures, gaz à effet de serre, congestion routière et, partout, de plus longs déplacements.
      Le REM favorisera les projets immobiliers « structurants » de la Caisse et de spéculateurs forceront au dézonage de terres agricoles et à la destruction de milieux humides, d’espaces naturels ou de parcs actuellement protégés du développement sauvage.
      À quand un gouvernement qui mettra l'environnement et les citoyens avant les intérêts économiques?

    • Gilles Théberge - Abonné 16 novembre 2020 12 h 55

      « A quand un gouvernement qui mettra l'environnement et les citoyen avant les intérêts économiques » demandez-vous madame Alexandre...?

      Jamais madame, tant qu'on sera gouverné par des mononcles, et Legault en est un, jamais. Hélas...!

      Le caricaturiste du devoir ce matin, décrit parfaitement la réalité actuelle et à venir :

      https://www.ledevoir.com/photos/galeries-photos/la-caricature-de-pascal-et-godin/681862

  • Serge Pelletier - Abonné 16 novembre 2020 05 h 10

    Le tramway, les tunnels et les ponts...

    Pour la ville de Québec un tramway serait bien, mais il faudrait que son tracé déserve avant toute "expansion" les quartiers centraux - comme cela c'est fait pour Montréal. Par exemple: Limoulou, St-Sauveur, St-Rock, la "butte parlementaire", l'Université Laval (Sainte-Foy).
    Quant aux ponts, le GV-Q devrait repeindre le "vieux-Pont" au lieu de pleurnicher. Et surtout ne pas omettre les exodes que donnent les ponts quand ils permettent aux populations des centres urbains de migrer vers les couronnes pour payer "moins de taxes municipales". Sans oublier, bien sur, que le GV-Q doit alors bâtir de nouvelles écoles, de nouveaux bureaux adinistratifs, de nouveaux centres de soin et hôpitaux - possiblement des CHSLD dans un proche futur... et des routes et des routes et des autoroutes... Le tout sur les terres agricoles... Terres agricoles qui dont fort resteintes au Québec.
    Prenez les exemples du Pont Laviolette entre Trois-Rivières et la rive-Sud (Bécancour)... Cela a détruit à tout jamais les terres agricoles (Bécancour et environ) pour un mirage de centre hautement industriulisé (il n'en reste pas grand chose 50 ans plus tard)... Et le déclin de la région industrielle de Trois-rivières-Shawinigan-Gand-Mère s'est tout simplement accéléré. Pourtant jusqu'au milieu du siècle dernier c'est là que les salaires et l'industrie lourde étaient renommés comme étant dans les plus avancés au Canada... Maintenant, c'est le désert dans tout, sauf dans les rares bâtiments qui demeurent, mais pratiquement, pour la majorité, transformés en cambuses... Sans omettre le vieillissement qui s'est accéléré pour ceux/celles qui y habient encore.
    Pour MTL, le pont tunnel, qui fut le bienvenu, car il permettait de décogestionner le Pont Jacques-Cartier (entre autres) - surtout quand l'on arrivait de Québec via la nouvvele 20... Ouais... Résultats: même phénomène qu'à Trois-Rivières, mais encore en bien plus pire... et ce dans tous les domaines...
    Un tunnel entre Québec et Lévis va donner...

  • Simon Grenier - Abonné 16 novembre 2020 05 h 23

    Tout comme pour l'horrible REM, le BAPE a fait un excellent travail et a brillament rempli son mandat. Comme d'habitude, on va l'ignorer complètement - dans un sens ou dans l'autre, tramway ou pas.

    • Ruth Nicole Bélanger - Abonnée 16 novembre 2020 09 h 59

      Exact!

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 16 novembre 2020 19 h 03

      Moi aussi, M. Grenier, je fais partie des gens qui croient sincèrement que le BAPE fait un excellent travail et qu’il est très important que nous en soyons informés. Encore plus important que les décideurs en prennent bonne note, mais ça c'est une autre histoire. Par ailleurs, j’avoue qu’il ne m’arrive pas souvent d’être d’accord avec les chroniques de Jean-François Nadeau, mais cette fois j’ai presque le goût de conserver celle qui est publiée aujourd’hui tellement il frappe dans le mille.

  • Lucie Langlois - Abonnée 16 novembre 2020 06 h 33

    Une vision global

    La lutte aux changements climatiques nécessite d'avoir une vision globale. C'est ce que nous n'arrivons pas à faire semble-t-il, autant pour le transport que pour l'efficacité énergétique des bâtiments. Oui, il faut changer nos habitudes mais il faut aussi changer l'approche pour aborder les problématiques.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 16 novembre 2020 09 h 28

      Tout à fait.
      «  La nécessité d’avoir une vision globale »... si on veut mettre en action des politiques cohérentes et en accord avec les besoins sociaux.

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 novembre 2020 06 h 34

    Le fétiche écologique

    « Mais ils sont nombreux ceux qui auraient plutôt souhaité que ce tramway, envisagé comme un fétiche écologique, passe comme une lettre à la poste, sans être remis en question, ce qui s’avère toutefois contraire à toute approche environnementale conséquente. » (JFN)

    Merci monsieur Nadeau pour cette chronique.