Prêts pour l’inégalité?

Demandez au citoyen moyen de définir l’expression « racisme systémique ». Comprenant le mot « racisme », il vous parlera d’inégalité : des gens sont discriminés à cause de la couleur de leur peau. Comprenant le mot « systémique », il vous dira qu’il doit s’agir des rouages d’un système qui produit de l’inégalité.

S’il avait raison, ce citoyen moyen, il suffirait de bien diagnostiquer quel article de loi, quel règlement ou protocole, quel aspect de la formation ou de l’organisation du travail produit un effet aussi détestable et de le réparer. Mais il a tort. Car la définition juridique du racisme systémique, bénie par la Cour suprême et appliquée par notre Commission des droits, n’est pas un appel à l’égalité de traitement. C’est au contraire un appel, assumé, à l’inégalité.

Prenez le rapport du juge Viens sur la condition des Autochtones au Québec. Contrairement à ce que vous pensez tous, chers lecteurs, il ne conclut nulle part que les institutions québécoises sont coupables de racisme systémique. Il fait exprès de choisir l’expression « discrimination systémique », à la charge symbolique beaucoup moins lourde. C’est déjà grave. La discrimination et le racisme sont cousins, pas synonymes. Le juge Viens dénonce avec raison l’absence de services envers des populations autochtones et réclame que ces lacunes soient corrigées. Il a bien vu, avant même le mépris raciste et probablement criminel dont fut victime Joyce Echaquan, que des pratiques racistes avaient lieu dans des établissements de santé.

Mais pour ce qui est du système, son diagnostic est nuancé. En « dépit de certains efforts d’adaptation et d’une volonté manifeste de favoriser l’égalité des chances », écrit-il, cela ne suffit pas. « Si les problèmes ne sont pas toujours érigés en système, une certitude se dégage : les structures et les processus en place font montre d’une absence de sensibilité évidente aux réalités sociales, géographiques et culturelles des peuples autochtones. »

Le rapport Viens est un appel à l’inégalité. Il propose des cliniques autochtones distinctes chaque fois que c’est possible. Il veut que les pratiques autochtones de guérison, de disposition du fœtus et du placenta, soient acceptées et intégrées dans les hôpitaux du service public. Il souhaite créer dans les hôpitaux des espaces culturellement sécuritaires spécifiques aux Autochtones. Il propose que les règles limitant le nombre de visiteurs pour les malades soient élargies pour les patients autochtones. Osons le mot : il réclame des accommodements.

Vous me savez réfractaire aux accommodements religieux. Pourtant, je suis favorable à ces propositions, puisqu’elles concernent des nations avec lesquelles nous partageons un territoire. Mais soyons rigoureux. Ce qui nous est demandé ici n’est pas de traiter également les citoyens de races différentes. Il nous est demandé, au nom de l’équité, de construire un système inégalitaire. D’ériger, en quelque sorte, un racisme systémique positif permanent.

François Legault affirme que sa réticence à céder aux pressions multiples pour qu’il s’agenouille devant le concept de racisme systémique tient au caractère non fédérateur, diviseur, du concept. Cette raison serait en soi suffisante. Si on veut échouer dans une nécessaire opération de large adhésion des Québécois à des mesures de lutte contre le racisme, la première chose à faire est d’adopter un concept qui braque, accuse, culpabilise.

Mais cette raison n’est pas suffisante. La définition juridique du racisme systémique pose problème. Elle suppose qu’on constate une discrimination d’un groupe minoritaire qui soit le résultat, d’une part, de préjugés peut-être inconscients et, d’autre part, des « politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres du groupe visé ». Il n’est donc pas question de corriger la discrimination en établissant une égalité de traitement. Il faut au contraire que les politiques et pratiques soient ajustées en fonction du groupe visé. Et s’il y a plusieurs groupes, il doit y avoir plusieurs ajustements. La discrimination dont sont victimes les Québécois d’origine maghrébine n’a rien à voir avec celle subie par les Autochtones.

On a noté que les membres des minorités sont sous-représentés parmi les salariés de la Ville de Montréal. Notons que les Blancs défavorisés de l’est de Montréal y sont aussi sous-représentés. Mais, puisqu’ils ne sont pas une minorité protégée par les chartes, ils n’ont pas accès au redressement offert par le concept de racisme systémique. Tant pis pour eux.

Valérie Plante a souscrit aux recommandations d’un récent rapport sur la question. Elle doit atteindre des cibles contraignantes pour correctement représenter cinq groupes : les minorités visibles, celles ethnoculturelles (ni Anglos ni Francos), les Autochtones, les femmes et les personnes en situation de handicap. (Je m’étonne de l’absence des LGBTQ.) Elle n’a pas le droit d’y arriver « en moyenne ». Non. Elle doit y arriver distinctement dans la ville centre et dans chaque arrondissement, et ce, autant chez les employés que chez les professionnels et les cadres.

Cela signifie qu’il faut assurer aux membres des minorités, non l’égalité des chances, mais l’égalité des résultats. C’est une garantie qu’on n’offre pas aux Québécois venant de milieux défavorisés ou aux membres des minorités invisibles, comme un Belge ou un Roumain francophone. Pour contrer une injustice, on en érige donc une autre. C’est fâcheux. On doit pouvoir trouver mieux.

Comme moi, vous détestez le racisme. Comme moi, vous souhaitez des actions fortes. Mais soyez francs. Si vous étiez François Legault, mettriez-vous votre doigt dans l’engrenage du racisme systémique ?

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