Le cochon

Depuis mes bien-aimés Cantons-de-l’Est, je me dresse, sur la pointe des pieds, pour mieux pointer le nez vers les États-Unis afin d’y jeter un œil. Que se passe-t-il, de l’autre côté de la frontière, là où, avant la pandémie, nous avions tous ou presque l’habitude d’aller au minimum une fois par année, surtout au temps des vacances d’été ? Les États-Unis se trouvent physiquement dans une sorte de prolongement naturel de nous-mêmes, au point d’habiter encore et toujours nos pensées, même quand nous ne pouvons plus les visiter. Le poids de ce pays sur notre propre vie est tel que nous ne nous relevons pas de le voir être écrasé sous la masse de ses bassesses.

Le trumpisme, comme on appelle ce courant populiste, donne jusqu’au bout des images inouïes. Ce président, habitué à délayer sa grossièreté pour en badigeonner tout ce qui l’entoure, a beau être battu, peut-on considérer pour autant que son règne sur les consciences soit terminé ? Quand on voit, de ce côté-ci de la frontière, l’allant qu’il a donné à des consciences troublées, on peut se poser la question. Peut-on seulement imaginer, au Québec, un autre moment dans le temps où des gens, animés par autant de valeurs réactionnaires, aient pu manifester leur affection pour un président étranger, tout en osant se proclamer « patriotes » ? Tous les repères sont bousculés, sauf ceux du capitalisme, qui ne s’est jamais autant engraissé sur le dos des gagne-petit.

L’indéniable talent de Trump pour rebondir d’un bluff à l’autre, confiant que toute sa camelote, peu importe, finira par être engloutie dans le vaste trou noir numérique, n’aura cessé d’étonner le monde entier. Le trumpisme s’est durablement imprégné dans les consciences, partout sur la planète. Il nous a appris à croire aux choses qui ne peuvent pas arriver, puisque ce sont souvent celles qui arrivent désormais.

À la ligne d’arrivée de la course électorale américaine, les images de ces citoyens qui réclament, à grands cris, le poing en l’air, qu’on cesse de compter les votes, à l’instar du président lui-même, ont quelque chose de saisissant. Est-ce que dans ce pays, toujours prêt à donner des leçons de démocratie, au point d’en oublier la sienne, chaque vote n’est pas censé compter ? Ces images de déroute d’un système vont rester.

Les faits sont la matière première de l’information et des opinions qui peuvent en découler. Sous Trump, comme au temps de toutes les dérives totalitaires, on se sera vu répéter que les faits peuvent être « alternatifs », c’est-à-dire qu’il n’est nul besoin de s’accorder sur ce qui existe ou pas avant de proférer ceci ou cela. Les faits, sous Trump, ont été remplacés par des sensations, variables, auxquelles on en vient à superposer la réalité qui nous convient le mieux, en rognant ce qui pourrait oser en dépasser, à coups de hache s’il le faut. Ainsi la liberté d’opinion est-elle devenue, dans ces conditions, une triste farce. Et dans ce cirque tragique, comme de raison, vouloir enterrer les médias allait de soi.

La moitié du pays le plus puissant du monde appuie l’action d’un chef autoritaire, raciste, complotiste, menteur, antiscientifique, misogyne et prêt, au demeurant, à court-circuiter tout processus démocratique tandis qu’il joue au golf. « J’ai maquillé un porc », avait fini par avouer, en 2016, Tony Schwartz, le rédacteur fantôme des mémoires de Trump, regrettant amèrement d’avoir contribué à édifier son image. Après avoir vu aller Trump pendant quatre ans, après avoir constaté qu’il n’était pas même en mesure de concrétiser ses dires — qu’il soit question d’un mur, de la promesse de livrer sa déclaration de revenus personnelle ou un système de santé digne de ce nom —, les Américains sont restés scotchés au plancher, sous le poids de ses emportements, bien prévenus de ce qu’il était, c’est-à-dire l’ombre d’une ombre d’un homme d’État. Et pourtant, au final, la moitié du pays en a redemandé.

Il y a un dicton, en temps d’élection, qui s’applique aux populations dont les allégeances sont réputées immuables. On dit, dans ces cas-là, que même un cochon se ferait élire, ce qui illustre assez bien le degré d’aveuglement où sombre alors la démocratie.

Au Dakota du Nord, un propriétaire de ranch, David Andahl, a été élu, début novembre, comme représentant républicain. Or l’homme était décédé le 5 octobre de la COVID-19. Un macchabée ou un cochon peut bien triompher quand la distorsion de toute réalité s’autorise désormais à gouverner l’humanité.

Fénelon, dans ses Dialogues des morts, publié en 1712, avait avancé que « la patrie d’un cochon se trouve partout où il y a du gland ». Parlait-il de ceux prêts à déserter toute convenance pour ne se soucier, comme l’aura montré Trump, que des intérêts économiques des puissants ? « On les appelle cochons par charité », écrivait Fénelon, avant d’ajouter qu’en réalité « ce sont des égoïstes, des ingrats, et surtout des traîtres ».

Dans l’Odyssée d’Homère, les compagnons de l’aventurier qui sont mis en esclavage prennent la forme de cochons. L’affranchissement de cet esclavage dans lequel les a plongés la magicienne Circé, grâce à un mauvais sort, supposait que ces bêtes perdent d’abord leurs soies. Chez les anciens, les cérémonies d’affranchissement de l’esclavage passaient par le fait d’être d’abord rasé, afin d’être plus beau, en suggérant que cela aidait à voir plus loin. Mais qu’arrive-t-il quand tout le monde, devenu esclave des apparences, se gave de glands et demeure aveugle ?

« Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre » C’est par ces mots qu’Orwell conclut La ferme des animaux. Et c’est par eux, on l’aura bien vu aux États-Unis, que peut débuter le drame de toutes les soumissions.

43 commentaires
  • Serge Lamarche - Inscrit 9 novembre 2020 04 h 10

    Preuves

    Trump a prouvé que:
    - Les états-uniens ne sont pas si démocratiques que ça.
    - La démocratie du plus nombreux qui gagne conduit à un choix entre moins de partis. Deux seulement aux États-Unis.
    - 49% des votes vont à un parti, 49% vont à l'autre, peu importe si c'est un cochon ou un humain. Seulement 2% des votes décident qui est président.
    - Les États-Unis ont une politique qui varie grandement entre les présidents. Les citoyens se font tirer à gauche et à droite.
    - Un cochon vaut peut-être mieux qu'un humain qui guerroit. Voir cas de W Bush.

  • Yvon Montoya - Inscrit 9 novembre 2020 06 h 07

    “Quand on voit, de ce côté-ci de la frontière, l’allant qu’il a donné à des consciences troublées, on peut se poser la question. »

    Tout est dit...merci pour votre excellente réflexion.

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 novembre 2020 07 h 48

    Les reportages, émissions spéciales, chroniques sur les élections étatsuniennes et Trump dans nos médias


    Pu capab.

    • Marc Therrien - Abonné 9 novembre 2020 10 h 26

      On ne pourra se libérer aussi facilement de quatre ans d’habitudes quotidiennes. Trump est un personnage qu’on aime détester passionnément comme, par exemple, ce salaud de J.R. Ewing dans le téléroman « Dallas ». Bien qu’il soit toxique, il semble être devenu un doux poison qui nécessite une dose quotidienne. Il est une dépendance. Il est un mauvais génie qui ensorcelle. Son influence rayonne voire même irradie au point de devenir fascination. Je pense qu’il faudra bientôt admettre qu’on se sent plus vivant dans le monde des émotions que dans celui de la pensée. Ainsi, les politiciens, « leur » peuple et les médias s’entendent pour que ce soit le charisme qui émeut qui soit projeté à l’avant-scène. Après s’être vautré dans les passions tristes pendant 4 ans, je ne sais pas si un niveau de lassitude voire d’écœurement a été suffisamment atteint pour que l’on puisse apprécier la « drabitude » de Joe Biden.

      Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 9 novembre 2020 13 h 24

      Oui, M. Therrien, le contraste de M. Biden avec M. Trump est évident, à tous les points de vue.

      Si son spectacle vous manque à ce point, M. Trump vous reviendra bientôt sur les ondes, mais heureusement, il n'a plus rien à apporter à la politique car son spectacle de quatre ans n'a rien démontré à ce niveau !

      Malgré la pandémie, il y a heureusement d'autres spectacles pour se distraire.
      Je ne doute pas que la " drabitude de M. Biden vous réservera beaucoup de bonnes surprises : son expérience et son humanisme en particulier ne manqueront pas de faire avancer les USA, sans oublier la valeur ajoutée qu'apportera sa vice-présidente.

  • Martin Bouchard - Abonné 9 novembre 2020 08 h 46

    S.v.p., laissez le cochon tranquille! Vos propos sont justes mais le cochon est un noble animal! Le comparer à Trump ou à ses semblables est une insulte!

    • Pierre Robineault - Abonné 9 novembre 2020 12 h 58

      Très à-propos, monsieur Bouchard. Et j'imagine fort bien la possililité de cochons bien connus ici d'accuser officillement Jean-François Nadeau d'appropriation culturelle ! I lallait donc l'en avertir.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 novembre 2020 17 h 10

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Bouchard. C'était mon impression aussi, ce matin, en lisant la chronique de monsieur Nadeau.
      Comparer Trump au cochon est une insulte à cet animal noble. Trump est un voyou mesquin. L'acteur, Robert Deniro, avait dit à propos de Trump: «même les gangsters ont un code d'éthique!»
      Il faudrait lire le livre de la nièce de Trump intitulé: «Too much and Never Enough. How my family created the World's Most dangerous Man».

    • Christian Roy - Abonné 9 novembre 2020 22 h 37

      Directement du fil des ti-soaseaux: "Un instant ! Donny est tout un cochon" - Stormy Daniels

  • André Joyal - Inscrit 9 novembre 2020 08 h 54

    Chez les animaux :«... certains sont plus égaux que d'autres»

    Cette célèbre citation, faussement attribuée à Sartre par les étudiants en 68, explique bien les USA de Trump, même si GW avait l'URSS en tête. Je suis de la génération de ceux qui avaient des parents aux «États». Mon père a appris l'anglais à 12 ans en passant ses vacances d'été à Syracuse où il nous amènera en1952. Deux ans plus tard, c'est à Brokton, au sud de Boston, qu'il m'amènera, toujours chez des cousins. On en profitera pour voir un des derniers coups de circuit de Ted Williams au dessus du Monstre vert.

    Curieusement, enfants, lorsque l'ons se chamaillait on disait :« Les Américains sont riches parce qu'ils se mêlent de leurs affaires! ». Bien sûr, on ne pensait pas politique internationale, mais au comportement de gens que l'on voyait riches de leurs voitures et des premières télévisions. Mes enfants et les leurs, en se chamaillant, n'ont jamais tenus de tels propos. Serait-ce parce que nous sommes, à notre tour, devenus riches?

    «Pu capab» M. J. Lacoursière! Vous faudra apprendre à zapper...

    • Hélène Paulette - Abonnée 9 novembre 2020 11 h 45

      « Les Américains sont riches parce qu'ils se mêlent de leurs affaires! ». À cette époque, les usa étaient protectionnistes. À Plattsburgh, temple du "drive-in", on refusait l'argent canadien qui pourtant valait plus cher...