Les sachants et les savants

Pause complice entre la préposée Mélanie Lapointe et la résidente Josée Lauzon, du CHSLD Émile-McDuff, croquées dans le livre «COVID-19», de Jacques Nadeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pause complice entre la préposée Mélanie Lapointe et la résidente Josée Lauzon, du CHSLD Émile-McDuff, croquées dans le livre «COVID-19», de Jacques Nadeau

Entre l’issue des élections américaines et la prochaine attaque au sabre japonais, entre l’hiver et l’été des Indiens la même semaine, entre virus invisible et déraillement du ciboulot, invisible aussi, il y a les sachants, ceux qui savent. Ceux à qui Trump a promis la vérité. Vingt pour cent de la population du Québec complote en sous-main ou au grand jour, ce n’est pas rien. Et ils votent, eux aussi, tout en reprochant aux médias d’être corrompus et moutonniers.

J’en écoutais, récemment, encourager leur « convoi » à 70 km/h sur la 20, du haut d’un viaduc, dans une vidéo moins virale que la COVID. Ils se référaient au Great Awakening de QAnon, le groupe de persécutés qui prétend que la pandémie a été inventée pour nuire à la réélection de Trump. « Le gouvernement veut nous empêcher de nous réunir et de parler. »

Sans masque, sans distanciation, ils ont aussi proposé d’enfermer les vieux. Et de barricader certaines régions au besoin (Montréal est une région ?). Je suis retournée terminer le premier épisode d’Emily in Paris, que je ne recommande pas.

Trudeau nous a prévenus que l’hiver serait plate. Macron a raccourci le slogan à « Égalité. Fraternité ». Les livres sont sous clé ou sous cellophane au pays de Victor Hugo. Il doit mourir une seconde fois, celui à qui on doit La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime. Je songe à mes arrière-grands-parents qui n’avaient même pas Netflix (ni Emily), ni de librairie à Cap-des-Rosiers. Ils ont peut-être survécu à la grippe espagnole, mais ils n’ont pas lu Pandémie de la journaliste Sonia Shah.

La façon dont les sociétés modernes ont géré jusqu’à présent les flambées de nouvelles maladies n’augure rien de bon

Dans cet essai passionnant doublé d’une enquête sur le terrain jusque dans les marchés humides de Guangzhou et les rues de Port-au-Prince, elle nous apprend qu’entre 1940 et 2004, « plus de 300 maladies infectieuses ont émergé ou ont réapparu à des endroits et dans des populations qui ne les avaient jamais vues auparavant ».

Sonia Shah explique qu’il a fallu un siècle (un siècle !) de pandémies mortelles de choléra pour que des villes comme New York, Paris et Londres revoient en profondeur leur mode d’habitation, la gestion de l’eau potable et des déchets, la régie de la santé publique et les relations internationales. « Tel est le pouvoir transformateur des pandémies. » Et lavez vos mains, siouplaît.

Pourvu que ça change

J’aimerais que de telles transformations soient prévues avant un siècle. Vingt-deux experts internationaux recommandaient, dans un rapport publié la semaine dernière, des changements radicaux dans notre approche des maladies infectieuses. « Il n’y a pas de grand mystère sur la cause de la pandémie de COVID-19, ou de toute pandémie moderne, explique Peter Daszak, chercheur en zoologie. Les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique et de la perte de biodiversité entraînent également des risques sanitaires par leur impact sur notre environnement.

L’expansion et l’intensification de l’agriculture, le commerce, la production et la consommation non durables perturbent la nature et augmentent les contacts entre la faune, le bétail, les agents pathogènes et les humains. C’est la voie vers les pandémies. »

Ces mêmes chercheurs expliquaient dans le quotidien français Le Monde qu’une pandémie nous guette tous les dix ans. Et qu’il en coûterait cent fois moins économiquement (chiffres à l’appui) de les prévenir.

Ils avancent des solutions concrètes, les mêmes, en gros, qui ne sont jamais appliquées pour freiner le réchauffement climatique, taxation de la viande comprise. Et soulignaient que notre approche pandémie/vaccin n’est pas la bonne. Nous réagissons plutôt que de prévenir.

Tout ce qui est mort
comme fait est vivant
comme enseignement

 

Si on n’écoute ni les savants ni les sachants, on s’en remet à qui ? À la religion ?

J’ai appelé une ex-éthicienne clinique, mon amie Delphine, la jeune cinquantaine, qui vient de donner sa démission après 22 ans au service de notre réseau de santé. Une éthicienne, ça gère l’incertitude, ça ne détient pas la vérité, mais ça donne une direction au chaos dans une situation précise.

« Un vaccin, c’est le Band-Aid sur l’hémorragie, avance-t-elle. Ça devient la caution d’un système malade. En plus, on les a testés sur des jeunes en santé, pas sur des vieux vulnérables. »

Et certaines compagnies pharmaceutiques (pas très éthiques) ont payé cher des cobayes pour qu’ils se soumettent à leurs essais, des souris aux hommes. « Bien sûr que les pharmas vont profiter de la peur et des prochaines pandémies, ajoute Delphine — qui n’est pas anti-vaccin. Nous ne voulons pas changer nos habitudes. »

Le pot… et les fleurs

Comme tant d’autres, cette éthicienne a démissionné d’un système où l’omerta, le manque de sens, la hiérarchie, la morosité et l’injonction paradoxale de savoir quoi faire, mais d’en être empêché, font partie de la routine.

« Collectivement, on nous a demandé de protéger un système de santé qui est malade et négligé depuis 40 ans. On l’a fait. Maintenant, c’est quoi, la valeur en jeu ? se demande Delphine. On ne le sait pas. On sauve les plus vulnérables ou le plus grand nombre ? On sauve nos soignants qui passent d’un établissement à l’autre ou nos infirmières qui n’ont pas le droit de prendre congé ? »

Mais, au-delà de la gestion quotidienne, cette « ex » qui a travaillé sur les soins de fin de vie sait mieux que tout autre à quel point nous avons négligé de préparer les gens à la mort.

« Nous avons peur de mourir et d’en parler. C’est un déni collectif. Mais il y a des limites à voir les incohérences, les demandes d’acharnement et de réanimation — 10 % sans séquelles — venant des familles et le manque de réflexion sur la fin de vie. En CHSLD, les patients ont 18 mois de pronostic de vie et plus de 70 ans. Certains seraient morts de la grippe l’hiver dernier. »

Selon elle, identifier nos valeurs, c’est facile. Mais les protéger s’avère plus complexe. C’est dans l’application que ça achoppe, finalement. « Tout le monde est touché par la pandémie. Mais tu ne peux pas être libertarien dans un système de santé public. En ce moment, tout est polarisé, le débat se limite aux promasques et aux antimasques. »

En attendant que les véritables enjeux soient soulevés et les solutions appliquées, Delphine change de vie : « J’ai besoin de simple, de beauté et de douceur, de sourires et de mercis qui me procurent une joie instantanée. » Lundi, elle commence un cours à temps plein en fleuristerie.

cherejoblo@ledevoir.com
Instagram : josee.blanchette

Frère Jacques

Le livre COVID-19 sur les 100 jours de confinement de mon collègue et ami photojournaliste Jacques Nadeau est paru cette semaine. Comme il l’a fait à maintes reprises, Jacques a sorti ses lentilles et braqué son œil de lynx sur notre monde. Son album photo, rempli d’humanité, nous rappelle ce moment charnière de notre histoire. Comme plusieurs des livres de Jacques qui ont fixé le moment sur le papier glacé et sur le terrain (Les carrés rouges, notamment), celui-ci est injecté d’adrénaline, d’émotions, d’instants saisissants et lumineux. Les vieillards y sont bien représentés également, Jacques Nadeau ayant fait la visite de plusieurs CHSLD.

Le texte de son frère Michel Nadeau, expert en finance et en gouvernance, se termine par de sombres avertissements sur la prochaine pandémie : « Un sérieux réchauffement climatique pourrait être la prochaine pandémie. Aucun vaccin ne protège contre la chaleur extrême. La science sera impuissante à court terme. […] L’argent ne sera d’aucune utilité à l’humanité, qui sera alors face à un test décisif pour sa survie. » À lire et à regarder.


Frère Jacques

Le livre COVID-19 sur les 100 jours de confinement de mon collègue et ami photojournaliste Jacques Nadeau est paru cette semaine. Comme il l’a fait à maintes reprises, Jacques a sorti ses lentilles et braqué son œil de lynx sur notre monde. Son album photo, rempli d’humanité, nous rappelle ce moment charnière de notre histoire. Comme plusieurs des livres de Jacques qui ont fixé le moment sur le papier glacé et sur le terrain (Les carrés rouges, notamment), celui-ci est injecté d’adrénaline, d’émotions, d’instants saisissants et lumineux. Les vieillards y sont bien représentés également, Jacques Nadeau ayant fait la visite de plusieurs CHSLD.

Le texte de son frère Michel Nadeau, expert en finance et en gouvernance, se termine par de sombres avertissements sur la prochaine pandémie : « Un sérieux réchauffement climatique pourrait être la prochaine pandémie. Aucun vaccin ne protège contre la chaleur extrême. La science sera impuissante à court terme. […] L’argent ne sera d’aucune utilité à l’humanité, qui sera alors face à un test décisif pour sa survie. » À lire et à regarder.

Joblog

Appris que les fleuristes et les libraires sont jugés comme des commerces essentiels en Belgique et qu’ils restent ouverts malgré le reconfinement. Quel pays civilisé !

 

Relayé le texte du journal Le Monde sur le rapport de 22 experts et la prévention des pandémies.

 

Si vous n’êtes pas abonné, une version moins complète de l’AFP ici.

 

Aimé l’entrevue avec Greta Thunberg dans le New York Times. En matière d’environnement, elle entend nos excuses pour ne pas modifier nos comportements et n’est pas impressionnée. Cette question : « Is there a political leader whom you think does seem to get it ?No. » (« Y a-t-il un dirigeant politique qui semble saisir l’ampleur du problème? Non. »)

  

Noté que le Danemark allait abattre les 15 millions de visons sur son territoire en raison d’une mutation de la COVID qui affaiblirait les anticorps humains. Voilà une éloquente illustration de ce qui précède.

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 novembre 2020 10 h 10

    Nos gouvernements se comportent à l'autruche.

    J'aime beaucoup votre chronique de ce matin, madame Blanchette. En effet, nos gouvernements ne veulent pas comprendre que: «Les mêmes activités humaines qui sont à l’origine du changement climatique et de la perte de biodiversité entraînent également des risques sanitaires par leur impact sur notre environnement».
    Leur préoccupation avec l'économie avant l'environnement va nous foncer directement dans le mur. À quoi bon «l'économi» quand l'on ne pourra plus respirer avec le réchauffement climatique que l'on constate déjà avec des 20 degrés Celsius en plein hiver?

  • Yvon Bureau - Abonné 6 novembre 2020 10 h 40

    Admiration et gratitude à Delphine. Nous la fleurons! Un f à la place d'un p !
    Oui à sauver des vie; mieux, Oui à sauver des fins de vie, lorsqu'elles sont plus éclairées, plus libres, plus dignes, plus humaines. Lorsque que PRIME le seul intérêt de la personne terminant SA vie.

    Josée, J'MMMM ta chronique. Elle honore le réel et la réalité. Pendant que trop évitent et s'enfoncent, d'autres s'invitent à accueillir courageusement le réel, à se mettre Debout et à s'arrêter pour mieux avancer

    Parlons réalité. En cette Semaine nationale des proches aidants 2020, aucun journal n'a publié mon article «L'aidé, le 1e aidant». Même pas mon Le Devoir. Sniff.

    • Marc Therrien - Abonné 6 novembre 2020 18 h 05

      M. Bureau,

      Vous disposez cependant ici d'espaces de 2000 caractères qui, si vous en utilisez deux, pourraient vous permettre d'en partager un bon aperçu.

      Marc Therrien

    • Yvon Bureau - Abonné 7 novembre 2020 14 h 24

      Merci Marc pout l'invitation :

      Semaine nationale des proches aidants / 1e au 7 novembre 2020

      L’aidé, le 1e aidant!

      L’aidé, c’est qui? C’est la personne qui a besoin de services et de soins pour vivre.
      Voici ma croyance. Il revient souvent à l’aidé, ou à son représentant légal, de devenir le 1e aidant de ses soignants et de ses aidants. Cet énoncé est des plus sérieux, car il est porteur de bien du sens et de bien des santés.

      Pendant qu'elle est lucide, il est très important que la personne aidée fasse bien connaître ses croyances, ses valeurs, son identité, son intégrité, son sens à la vie, sa dignité et ses libres choix. La personne aidée peut voir à mettre à jour son Plan des niveaux de soins, et en faire un outil de communication avec ses soignants et avec ses proches librement choisis.

      En prévision d’une inaptitude à dire et à choisir, la personne aidée, par amour et par respect de l’Autre, fera ses testaments, ses Directives anticipées de fin de vie. Elle désignera ses mandataires avec des mandats clairs. Elle rédigera ses Directives médicales anticipées et les placera dans le Registraire officiel du Québec. Sachant que c'est là un haut et un noble acte d'amour et de civisme.

      Ainsi, la personne devenue inapte sera et demeurera au cœur et au centre des informations et des décisions la concernant au plus haut point. Ainsi règnera la primauté de son seul intérêt.

      Avec une telle primauté de votre seul intérêt, les aidants et les soignants auront une bien meilleure qualité de vie. Vous respectant d’abord, ils s’uniront davantage et se laisseront nourrir par une solidarité bonifiée. Leur santé sera maintenue et améliorée. Bien plus, le niveau de leur sérénité sera augmenté. Et encore bien plus, à votre décès, leur deuil sera facilité.

      Faisons de cette semaine, bien sûr, une réelle GRATITUDE aux aidants et aux soignants. Et vive la personne aidée comme 1e aidante!

  • Patrick Dolmaire - Abonné 6 novembre 2020 12 h 43

    Le mot collectif est dans la bouche de notre PM quand ça l'arrange!

    « Collectivement, on nous a demandé de protéger un système de santé qui est malade et négligé depuis 40 ans. ...» et maintenant? Est-ce que le gouvernement va être collectivement solidaire de la population et mettre enfin en place les mesures visant à soigner et remettre à un niveau acceptable le système de santé québécois?

    Selon notre PM, ça prend du temps pour former du personnel en santé! Paroles, paroles ... et oui, tout le monde au Québec sait ça! Et après, quand est-ce qu'il va commencer pour régler au plus vite ce dossier? Est-ce que le fait de nommer un problème majeur justifie de ne rien faire ... Quand est-ce qu'il va modifier le décret qui contingente les médecins, privant entre autres 500 000 québécois d'un médecin de famille? Quand est-ce qu'il va réunir les acteurs des systèmes de formation pour mettre sérieusement en marche la machine visant à soigner notre système de santé? Quand est-ce qu'il va faire voter des budgets supplémentaires conséquents pour soutenir cet effort à court, moyen et long terme?

    Selon notre PM on ne pourra pas empêcher tous les drames liés à la santé mentale! Paroles, encores des paroles ... et oui, tout le monde au Québec sait ça! Tout le monde sait aussi qu'on peut les réduire en agissant et en investissant de façon conséquente dans ce domaine, pas de façon anecdotique avec 100 millions.

    Il faut arrêter la politique de l'autruche! Est-ce que le PM, «le super champion en économie», se rend compte que toutes les stratégies politico-économiques passées et actuelles visant à faire des économies sur le dos du système de santé coûtent aujourd'hui très chères, et que les dégats dans la société seront plus grands que les économies réalisés?

    Il est intéressant de voir aujourd'hui que certains pays suite aux mesures prises font beaucoup mieux, et même plusieurs ne connaissent pas de deuxième vague! Une belle source d'inspiration pour les sachants en panne ...