L’irréalité des temps suspendus
Je ne sais pas pour vous, mais en regardant à partir de liens virtuels ou à la télé des films, des opéras, des pièces de théâtre, des concerts et tout ce qu’on voudra en captation antérieure, un sentiment d’irréalité m’étreint, comme lors de ces ahurissantes élections américaines. La qualité inégale des spectacles n’est pas en cause. Plutôt cette impression de voir défiler des univers en décalage avec nos temps présents. Tous ces personnages qui s’étreignent, se frottent et s’assemblent pour festoyer ou se colletailler viennent visiblement d’un monde précovidien. Alors, en proie au malaise, j’ai parfois envie de les interpeller : « Portez donc un masque et tenez-vous à distance, mes pauvres amis. Un virus malveillant frappe si vite. Attention !!! »
Ils ne m’écoutent guère du fond de mon écran, persistent à se bécoter et à se masser de plus belle, sans protection d’aucune sorte. Ah, les imprudents ! Ah, les insouciants ! S’ils savaient… Et du haut de mes lumières de 2020, je jette sur eux un regard à la fois incrédule et compatissant. Me pinçant pour revenir en arrière, en un temps antédiluvien quoique distant de quelques mois à peine, histoire de pouvoir vraiment vibrer à l’unisson de ces étranges anthropoïdes. Ah oui ! C’est ainsi qu’on vivait alors. Maintenant, euh ! Non…
On s’habitue étrangement à tout. Au point de trouver anormal ce qui constituait si longtemps le lot commun de l’humanité. Mais allez savoir qui se trompe et qui a raison de se comporter d’une manière ou d’une autre. Le flou pénètre les esprits.
Soudain, l’identification avec ces images ne se fait plus toute seule et réclame un effort de volonté. Ceux qui ont connu la guerre savent sans doute mieux que nous secouer le vertige entourant cet « avant » et de cet « après » en refus de coïncider sur le territoire de la fiction, sinon dans une sorte de rêve où les codes ont basculé vers l’irrationnel. Misère !
J’ignore combien de temps nous vivrons en ces temps suspendus. Mais les mesures de distanciation et de confinement n’ont pas fait que priver les amoureux des arts des temples culturels qui font leurs délices en leur apprenant — hélas ! — à vivre sans eux. Elles auront aussi modifié la perception des œuvres du passé, devenues exotiques sous la force du courant qui nous éloigne des rives traditionnelles. Tout en changeant de plus les véhicules de nos convois vers les arts.
Affronter l’incroyable Hulk
Car dans cet univers plus virtuel que jamais, un pas en arrière de notre quotidien traumatique, on entend résonner le rire des grandes plateformes américaines, triomphantes, tandis que le reste de la sphère culturelle a la mine basse. En décalage ou pas avec leur public par la teneur, c’est à travers ces circuits numériques que le rire, le suspense, l’émotion se fraient un chemin dans les esprits à travers les films, les séries, les chansons qu’ils servent à la ronde.
Cette gymnastique mentale qui nous force à reprendre pied dans cet autrefois où les gens se touchaient sans méfiance, on s’y habitue aussi. C’est ça le pire. Ses émois culturels, le public les doit plus que jamais à Netflix et consorts, qui accroissent de façon exponentielle leur empire tentaculaire en nos temps de pandémie. Quand serons-nous pieds et poings totalement engloutis dans leurs ondes ?
D’où les timides (mais nécessaires) propositions cette semaine du gouvernement canadien. Le ministre du Patrimoine Steven Guilbeault n’osait, dans la première phase de son projet de loi sur la radiodiffusion, réclamer des redevances à ces plateformes cyclopéennes ou exiger de quotas de production pour les œuvres francophones. En arrière-plan de ces ébauches, on croyait sentir la puissance grondante des géants numériques, tous muscles dehors. À ménager avant l’assaut.
Nos dirigeants ont affaire à l’incroyable Hulk, né des radiations, dont ils doivent d’abord amadouer l’humeur, histoire de détourner un jour quelques-uns de ses superpouvoirs à leur profit. Ils avancent à pas de loup. Et Ottawa de brandir un bouclier face à YouTube Music, Disney+, Netflix, Spotify qui piratent nos espaces culturels sans bourse délier. Quant au détail des exigences au monstre vert, il viendra plus tard. L’épée reste à affûter, le défaut de la cuirasse à trouver. Et la bête n’est pas du genre à céder du terrain sans combattre. Patience et stratégie… Ses pattes prennent du volume de jour en jour, ça impressionne et ça fait trembler. Reste à souhaiter que ce plus tard ne veuille pas dire trop tard et pas assez.
Tous ces décalages avec des modèles jadis bien implantés, côté message, côté tribune sont notre lot commun en ces temps durs. L’être humain s’adapte, mais sa marmite va exploser. Bientôt, il exigera surtout de retrouver quelques repères. Et c’est sur ses pattes à lui qu’il vaudra mieux ne plus marcher.