Les héros silencieux

« Le vote est l’outil non violent le plus puissant… dans une société démocratique. » La parole de John Lewis, qui a failli laisser sa vie aux portes de la démocratie, sur un pont à Selma en Alabama en 1965, résonne. Et ils sont nombreux à l’avoir pris au mot — 86 millions déjà. Un record. Et dans certains États, comme au Texas, ils sont autant à avoir voté par anticipation que ceux qui ont voté en 2016.

Mais l’année est atypique : à ce stade, il n’est pas facile d’établir un scénario de la soirée électorale. Pas plus s’agissant du résultat que de la manière dont cette semaine électorale va se dérouler. Car il y a ce que l’on sait. Ce que l’on ignore. Et ce que l’on redoute.

Ce que l’on sait

Tous les quatre ans, le premier mardi suivant le premier lundi de novembre, les Américains se rendent aux urnes pour voter… pour une liste de grands électeurs. Dans 48 des 50 États, la majorité des suffrages exprimés donne une liste gagnante : ainsi, si le nom de Biden obtient la majorité des suffrages en Californie le 3 novembre, il gagne la totalité des 55 grands électeurs de l’État ; de même que si la majorité des voix en Floride va à Trump, il hérite de la totalité des 29 grands électeurs de cet État. Ces blocs de grands électeurs, répartis par État proportionnellement à leur population, font basculer la victoire dans un camp ou l’autre. Mais constitutionnellement, c’est le 14 décembre que les 538 grands électeurs élus le 3 novembre désignent officiellement le président et le vice-président.

Ce mode de scrutin indirect crée un effet de loupe : avec une petite majorité de suffrages populaires en novembre, le président peut hériter d’une majorité de grands électeurs, d’une légitimité accrue (et nécessaire) pour le chef d’État d’un pays étendu et populeux.

Ce que l’on ignore

Les résultats qui seront diffusés éventuellement mardi soir prochain ne sont que des projections. D’une part, parce que la plupart des États ont encore quelques jours, voire quelques semaines, pour recevoir, valider et compter les votes : il n’y aura pas de décompte final le soir du 3 novembre.

D’autre part, 5 fois depuis le début des États-Unis (dont deux depuis 2000), la distorsion induite par le collège électoral a mené à la Maison-Blanche un président minoritaire en suffrages populaires. Que l’histoire se renouvelle dépend d’une série de facteurs qui peuvent se combiner pour générer une tempête parfaite.

Premier problème : pourra-t-on prendre en compte la totalité des votes exprimés ? 19 États acceptent les bulletins après le 3 novembre, 35 ne comptent que ceux qui sont arrivés au plus tard le jour de l’élection. Or, certains bulletins postés « en théorie » à temps, pourraient en raison de la lenteur du service postal arriver hors délai… et non par négligence des électeurs.

Deuxième problème : combien de bulletins seront invalidés et sur quels fondements ? Là aussi, des questions portant sur la validité de bulletins par correspondance sont déjà pendantes devant les cours. Quand les bulletins provisionnels (qui sont des bulletins provisoires disponibles le jour de l’élection en cas de problème lié à l’identité de l’électeur) seront-ils inclus dans le décompte — et le seront-ils ? Que se passera-t-il si l’écart entre les deux candidats est si mince que ces bulletins font justement la différence ?

Finalement, en raison des difficultés à compter tous les bulletins à temps, en raison d’écarts de voix tellement serrés qu’ils généreront des recomptages automatiques, en raison de files d’électeurs qui s’étireraient tellement qu’il faudrait retarder la fermeture des bureaux de vote, en raison des poursuites judiciaires menées des équipes de juristes qui sont déjà à pied d’œuvre, pourra-t-il y avoir un résultat au cours de la semaine ?

Ce que l’on redoute

L’incertitude est le talon d’Achille de cette élection. D’autant qu’il y a eu, en 2020, des épisodes d’intimidation aux abords des bureaux de vote, tant au cours des primaires que pendant le vote par anticipation. Y en aura-t-il pendant les décomptes et les recomptages ? Pensons au chahut lors du Brooks Brothers Riot en 2000 qui avait effectivement entravé le recomptage en Floride. Dans ce contexte, ce que redoutent les gouverneurs qui, dans certains États, ont déjà mobilisé la garde nationale, sont les dérapages dans une société polarisée, alors que le nombre d’armes vendues au cours de l’année est deux fois plus élevé que l’an passé, alors que méfiance et peur règnent sur les médias sociaux. Ils craignent les dérapages de groupes comme les Wolverine Watchmen du Michigan, ou d’individus, abreuvés par une désinformation coordonnée, QAnon en tête.

Et si dans les jours qui suivent, aucun des deux candidats ne concède la victoire ? Si des listes concurrentes de grands électeurs sont acheminées au Congrès ? Si la Cour suprême doit trancher, et que la nouvelle juge ne se récuse pas (ce qu’elle n’a aucune raison de faire)… L’abîme de cette période d’indécision pourrait finir par dévorer la démocratie américaine…

Mais il y a aussi ce qu’il faut célébrer…. Et plus que tout, la détermination de celles et ceux qui se sont tenus debout pendant des heures, qu’importe leur état, la chaleur, la pluie… pour voter. Cette volonté farouche de participer à l’exercice démocratique est sans doute l’élément le plus important des dernières semaines. Ce sont ces héros silencieux de la démocratie qui dessinent aujourd’hui un arc-en-ciel…

9 commentaires

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Les héros silencieux

Chronique Selon quel type de scénario se déroulera au juste cette présidentielle américaine?

  • Cyril Dionne - Abonné 31 octobre 2020 06 h 43

    Non

    Non, ce mode de scrutin indirect appelé le Collège électoral avec ses grands électeurs est la meilleure façon d’avoir une représentation de tous les états, même ceux qui sont minoritaires au point de vue démographique. Les États-Unis sont composés de 50 petits pays et où les gouverneurs ont plus de pouvoirs au niveau étatique que le président. Pour les résultats catastrophiques de la pandémie, les gouverneurs de chaque état en sont ultimement responsables. Les états ne sont pas des succursales (provinces) du gouvernement fédéral.

    Ce que le Collège fait est qu’il maintient le fédéralisme américain qui implique la diffusion des pouvoirs entre les gouvernements fédéral, étatiques et locaux plutôt qu'un gouvernement central fort. Voir la dictature monarchique et constitutionnelle du Canada et de son roi élu à tous les quatre ans. Le Collège électoral maintient les traditions qui agissent comme des diffuseurs et des filtres dans la politique nationale.

    Plus important encore, il encourage les campagnes nationales et le Collège électoral oblige les candidats à faire des campagnes centrer non pas seulement sur les majorités ou les états les plus populeux, mais tout le monde. C’est aussi la meilleure façon d’avoir des résultats clairs et décisifs surtouts en période de pandémie ou le suffrage universel va s’étirer sur des jours, sinon des semaines.

    Une élection présidentielle à vote populaire créerait le chaos en raison d'une situation des « 50 Florides» et on a tous connu l'impasse électorale controversée qui a eu lieu en Floride après l'élection présidentielle de 2000. Enfin, il ne faut pas occulter les pièges du vote populaire. Les États-Unis sont une république constitutionnelle composée de 50 états plutôt qu'un régime centralisé dans le pur sens du terme. Les arguments en faveur du concept d'une personne, une voix, comme dans le vote populaire, sont issus d'une décision de la Cour suprême des États-Unis plutôt que d'une disposition constitutionnelle.

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 octobre 2020 18 h 40

      M.Dionne,
      Non, vous vous trumpez.
      C'est mathématiquement expliqué ici avec de beaux dessins:
      «The old college try How America’s electoral college favours white voters» The Economist, 15 août 2020

      «Je fais confiance aux marchés des paris, qui disent qu'il y a 60% de chances que Biden gagne, contre 40% pour Trump», a déclaré Stephen Moore, un économiste conservateur qui conseille le président Trump sur les questions économiques et liées au COVID-19, dans une interview jeudi. «Trump’s Inner Circle Braces for Disaster» The Daily Beast, 31 octobre.

      Caveat: Je ne parie rien étant donné l'entropie maximale du «collège électoral» alors ne mettez pas de mots dans la bouche, ce n'est pas hygiénique en temps de pandémie.
      Être élu (pas de -e) par des collégiens, quelle misère! (sourire)

    • Pierre Grandchamp - Abonné 1 novembre 2020 12 h 04

      Mme Labelle,

      Il y a 2 semaines, j'ai gagé 20$. J'entre, donc, dans le 60% de chances :)

      Malgré le fait que les républicains essaient par différents moyens d'empêcher de voter certaines catégories d'électeurs, identifiés comme potentiellement démocrates. A commencer par le responsable de la poste nommé par l'escroc président.

      Ce qui m'horripile: le fait que les Trumpistes identifient Biden au socialisme. Étant incapables de faire la nuance entre mesures sociales et socialisme. Être pauvre au Québec et être pauvre aux USA= le jour et la nuit. Pensons à ceux qui doivent faire faillite pcq super endettés suite à des problèmes de santé.

      Je pense que le % élevé de voteurs avant le 3 novembre est significatif!

    • Hélène Paulette - Abonnée 1 novembre 2020 12 h 52

      Savez-vous, monsieur Dionne, que les Pères de la Constitution ont mis en place les Grands Électeurs justement pour contrer le vote populaire auquel il n'avaient pas confiance? Tout de même ces grands électeurs peuvent en principe choisir de voter pour le candidat qui a reçu le plus garnd nombre de votes, ce qu'ils font rarement "parce que soi-disant ce n'est pas dans l'esorit de la Constitution... Dans votre tirade, vous oubliez de mentionner le "gerrymandering", l'obstruction au vote et ceux qu'on oblige à utiliser le vote provisionel qui n'est pas toujours comptabilisé. D'ailleurs l'impasse floridienne que vous mentionnez à été causée par le sabotage du vote dans des circonscriptions majoritairememnt noires et démocrates.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 31 octobre 2020 10 h 02

    Héros

    Des hommes et des femmes de bonne volonté se sont entêtés à aller voter, vous avez raison, ils sont encore les garants de la démocratie. Mais la démocratie américaine est hélas viciée par justement toutes les possibilités d'en tronquer les résultats que vous inventoriez avec justesse. Courage aux Américains honnêtes. Mais ne perdons pas trop notre temps devant l'écran mardi soir. On en a pour des semaines!

    Jacques Bordeleau

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 octobre 2020 18 h 45

      Oui, M.Bordeleau,
      j'aime votre commentaire même si je ne suis pas sur FB.
      S'il est réélu, il ne faudra pas mettre tous les américains dans le même panier («waste basket»).

      Alea jacta est, mais Trump ne joue pas aux dés, il en récolte les profits.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 octobre 2020 21 h 30

      Mme Labelle, c'est ce que disait aussi Albert Einstein que « Dieu », ou celui qui a une longue barbe blanche et qui se tient sur les nuages pour faire tomber les objets (gravité), ne joue pas aux dés, il en récolte les profits.

      Évidemment, Einstein ne faisait pas référence à un dieu personnel dans la citation. Il utilisait « Dieu » comme une métaphore. Il croyait bien sûr aux lois mathématiques de la nature, donc son idée d'un Dieu était au mieux quelqu'un qui a formulé les lois puis laissé l'univers seul pour évoluer selon ces lois libertariennes comme le droit inaliénable à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur.

      Ensuite, l'expression fait bien sûr référence à l'une des théories les plus importantes de la physique moderne: la mécanique quantique, ou l’expression des méthodologies complexes pour sonder les âmes, les biais sociologiques et les intentions de vote, « The Trafalgar Group » oblige.

      Enfin, tout cela pour dire que nous les déplorables, y compris votre humble serviteur, on est tous dans le même panier.

      « Victoria Trump in November III, completum MMXX erit » et cela, pour le meilleur ou pour le pire.

  • Jacques Légaré - Abonné 31 octobre 2020 15 h 52

    «Le riche est malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu» (Apocalypse).

    Bravo à Élisabeth pour ce texte si bien écrit.

    Rajoutons :

    Les USA paient pour l'erreur cupide et droitiste des Républicains d'avoir tout fait pour bloquer l'avènement d'une généreuse social-démocratie pour les Américains (santé et éducation totalement gratuites pour tous, et à tous les échelons et pour toutes les maladies et dans tous les milieux sociaux).

    Ils ont laissé leur démocratie devenir une ploutocratie hypocrite et gangrénée par la frustration, la déraison violente, l'ensauvagement de leur moeurs, l'armement de tout quidam qui s'érige en Zorro pour intimider sous prétexte de se protéger, la déliquescence de leur police raciste, la confiscation du vote populaire plébéien comme les patriciens romains de jadis y étaient parvenus, la démagogie populiste et la rage d'en découdre par déconsidération de leur propres institutions.

    Les Républicains, arrivistes et cupides, ont voulu transformer leur classe possédante en aristocratie politique. Ils y sont presque rendus.

    Dans les années à venir. Ça passe ou ça casse.

    Les régimes périssent par la poursuite sans frein du principe qui les a vus naître. En 1776, c'était la liberté pour s'enrichir. Pour leur malheur ils n'ont pas voulu changer ce principe en «Vivre dans liberté, la dignité et le partage égalitaire».

    Crésus et Midas ont tous deux fort mal fini.
    «C'est l'amour des richesses qui cause la folie des hommes et leur perversité» (Théognis).

    • Françoise Labelle - Abonnée 31 octobre 2020 18 h 50

      M.Légaré,
      j'aime votre commentaire bien que je ne sois plus sur FB.

      Apparemment, les trumpistes américains ne paient pas encore assez.
      Permettez moi de vous dire que bien des républicains ne sont pas trumpistes.
      Vous le constaterez en lisant The Bulwark (sur Internet).