La guerre culturelle

« J’ai appris qu’un grand nombre d’hommes blancs se suicidaient. Et je me suis dit, c’est génial ! » Ces quelques mots pourraient être le fruit d’un esprit profondément dérangé et marginal. Ils ont pourtant été prononcés en 2017 par le candidat démocrate du Maine au Sénat, Richard Frochtmann.

Donald Trump, qui n’en rate pas une, a évidemment saisi la balle au bond et traité sur Twitter le candidat d’« animal ». Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Évidemment, le démocrate a fait semblant de s’excuser, comme c’est la tradition chez les protestants. Ce qui ne l’a pas empêché de justifier ce qu’il a appelé une « farce ». L’idée, a-t-il dit, « c’est que la majorité blanche dans cette nation n’en a plus pour longtemps, et je crois que c’est une bonne chose ». Et le candidat démocrate de traiter à son tour Donald Trump de « raciste » et d’« ordure ».

Certes, la politique américaine n’a jamais été une oasis de bon goût et de bienséance. L’histoire en témoigne. Cité par l’excellent essayiste Didier Combeau (Être Américain aujourd’hui, Gallimard coll. « Le Débat »), cet exemple montre bien que les enjeux de l’élection qui se tiendra mardi prochain ne sauraient se résumer à la personnalité de Donald Trump. Tout ramener à ce personnage aussi narcissique que son époque, comme le font tant de médias qui le traitent tour à tour de « fasciste », de « raciste » et de « schizophrène », revient à regarder le doigt quand le sage nous montre la lune.

On peut en effet reprocher beaucoup de choses à ce président atypique, mais il aura servi de révélateur à l’extraordinaire guerre culturelle qui déchire aujourd’hui les États-Unis. Si l’on veut bien examiner sur le temps long ce qui se passe dans ce pays, force est en effet de constater que Trump est plutôt le symptôme que la cause d’une guerre civile larvée qui couve depuis quelques décennies.

Tous les sondages le montrent, on assiste aux États-Unis, au moins depuis la crise de 2008, à une montée des extrêmes. Le génie de Donald Trump aura été de le comprendre. Qu’elles nous plaisent ou non, ses idées correspondent à cette fin de cycle de la « mondialisation heureuse » que nous connaissons tous un peu partout en Occident.

« Le trumpisme a une essence et cette essence est le nationalisme », a déclaré Christopher DeMuth du Hudson Institute. Il faut savoir gré à Donald Trump d’avoir pris acte du retour des nations sur la scène mondiale comme l’illustrent les affrontements avec la Russie, la Turquie et la Chine depuis quelques années. D’ailleurs, Trump n’a jamais caché son admiration pour Andrew Jackson, un président aux origines modestes, connu pour son populisme, son nationalisme économique, et, par-dessus le marché, démocrate !

Donald Trump n’existerait probablement pas si le Parti démocrate américain n’avait pas refusé de s’interroger sur ce changement d’époque. Bref, si la social-démocratie américaine ne s’était pas suicidée dans les années 1990 en prenant le parti de la mondialisation, du multiculturalisme et en abandonnant à leur sort les secteurs de la population les plus touchés par la désindustrialisation et l’immigration massive. Ceux-là mêmes qu’Hillary Clinton qualifiait de « déplorables ».

À gauche, au lieu de reconstruire un consensus national et de refaire nation, comme l’auraient fait Roosevelt, Kennedy ou Johnson, on n’a rien trouvé de mieux que de se lancer tête baissée dans une guerre culturelle inspirée par l’extrême gauche universitaire et destinée à en finir avec l’homme blanc hétérosexuel. Bref, à rêver d’un « homme nouveau », comme à la belle époque de la gauche totalitaire. Une politique des minorités qui est la recette de la guerre civile, comme l’ont montré les émeutes de plus en plus violentes des dernières années. Cela donne des affrontements comme celui survenu en 2012 entre la communauté noire et le maire de South Bend (Indiana), Pete Buttigieg. Un démocrate symbole du lobby homosexuel, mais « coupable » d’avoir congédié un chef de police noir qui avait pratiqué des écoutes illégales.

Plus le temps passe, plus les États-Unis ressemblent à un champ de bataille où les communautés raciales et sexuelles rivalisent de radicalisme. Au point où il est dorénavant permis de se féliciter publiquement, comme l’a fait Richard Frochtmann, de la recrudescence des suicides chez les hommes blancs. Comment s’étonner ensuite que ces derniers jettent leur dévolu sur un candidat prêt, lui aussi, à toutes les outrances ?

Ce n’est pas un hasard si le Parti démocrate s’est choisi, avec Joe Biden, l’un des candidats les plus insipides de son histoire. L’homme de 77 ans est le plus petit dénominateur commun d’un parti clientéliste qui n’est plus qu’un florilège de minorités disparates plus ou moins radicalisées.

Donald Trump pourrait bien s’effacer de la scène politique mardi prochain, mais ses idées risquent, elles, de perdurer. Car elles existent au-delà du caractère erratique et détestable du personnage. On pourra se réjouir de sa défaite, et il y a quelques bonnes raisons pour cela. Mais refuser de comprendre ce qui a permis son élection ne pourrait que donner raison à Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. »

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