Politique de la pandémie

Plusieurs dirigeants politiques d’un peu partout dans le monde ont évoqué la guerre pour résumer le combat de l’humanité contre la COVID-19. Or, note le politologue québécois Jean-François Caron, « il est clair que la pandémie entraînera de profonds bouleversements dans l’ordre mondial, comme l’ont d’ailleurs fait toutes les guerres auxquelles l’humanité a dû faire face au cours de son histoire ».

Professeur à l’Université Nazarbayez, au Kazakhstan, Caron, dans Pandémie (PUL, 2020, 104 pages), explore avec son brio habituel les tenants et aboutissants politiques de la crise. Essayiste vif doté d’un remarquable sens de la synthèse, le politologue, qui signait plus tôt cette année Le Prince 2020 (PUL), une version contemporaine et « imaginée » du classique de Machiavel, sait rendre la science politique captivante et accessible.

La crise sanitaire, explique-t-il d’abord dans la meilleure partie de son opuscule, « a révélé les problèmes importants auxquels se heurtent les États occidentaux en ce qui concerne l’autorité politique et l’esprit communautaire ». Les chefs politiques, en effet, n’ont pas tous brillé par leur compétence au début de la crise.

Au Canada, Justin Trudeau ressemblait à un chevreuil surpris au milieu d’une route ; il hésitait à fermer les aéroports et à imposer une quarantaine aux voyageurs en provenance de zones aux prises avec le virus. Pendant ce temps, en Grande-Bretagne, Boris Johnson serrait des mains avant de choper la maladie et Donald Trump, aux États-Unis, clamait qu’il n’y avait rien là. Les citoyens n’ont pas toujours fait mieux. Dans plusieurs pays, les mesures de confinement ont été allègrement bafouées.

Cette crise de l’autorité politique et ce manque de civisme sont liés et ont des causes profondes, explique Caron. Nos sociétés libérales mettent l’accent sur les droits individuels et réduisent de plus en plus l’État à son rôle de garant de ces derniers, au mépris de l’intérêt général. De plus, la mondialisation de l’économie a retiré des mains des politiciens le pouvoir de réguler ce domaine.

La politique, conclut donc Caron, est devenue « une coquille vide », de plus en plus délaissée par les femmes et par les hommes de grande compétence et soumise « à une forme de spectacularisation ». Les Johnson, Trudeau et Trump, note Caron, doivent leur élection à leur image bien plus qu’à « leur faculté à servir le bien commun ».

Dans ces conditions, l’autorité politique n’impose plus le respect et la défiance des citoyens envers elle mine le sens du bien commun, laissant ainsi prospérer le chacun-pour-soi. En période de crise, quand la sécurité est menacée, la tentation de faire appel à des mesures sévères, voire liberticides, comme le confinement généralisé, la répression et la surveillance électronique, surgit.

Ce n’est pas sans danger pour la démocratie puisque, prévient Caron, « une fois que l’on aura présenté ces mesures comme ayant prouvé leur efficacité contre la pandémie, il est risqué qu’on y voie une solution efficace pour prévenir ou combattre d’autres problèmes sociaux ».

Afin d’éviter un tel glissement autoritaire, Caron plaide pour un rétablissement libéral et démocratique qui passerait par « la revalorisation de la politique en tant que domaine utile » dans la défense du bien commun et dans la régulation de l’économie ; par une redécouverte, grâce à l’éducation, de la légitimité d’une saine autorité — celle des enseignants et des scientifiques, par exemple — et par la conscience que les droits individuels doivent s’inscrire dans « un récit collectif plus large qui transcende [les] intérêts égoïstes ».

En révélant cette crise de l’autorité, la pandémie a aussi illustré le besoin d’un État protecteur et la place centrale qui doit être dévolue à la politique dans la préservation du bien commun. La crise, écrit Caron, « offre aux sociétés une occasion unique de reprendre le contrôle sur les forces du marché ».

La solidarité, depuis des mois, s’est exprimée à l’échelle de l’État-nation. Il y a là un message. Il ne s’agit pas de remplacer la mondialisation débridée par l’autarcie nationale — une solution utopique et potentiellement nuisible à la stabilité internationale —, mais de viser une forme de « régionalisation du commerce », la création de zones économiques vastes, mais fermées, sur lesquelles « les sociétés exercent un certain contrôle » politique.

La Chine, disent certains, pourrait se rebiffer violemment contre cette évolution qui nuirait à son statut d’usine du monde. Caron croit plutôt que le pays, avant même la pandémie, se dirigeait déjà, parce que son immensité lui en donne les moyens, dans la voie de l’autonomie économique. Ça ne peut pas toujours mal aller.

En 100 pages, Jean-François Caron donne une riche idée du monde politique d’après la pandémie. C’est ça, un essayiste efficace.