Triche et diplômes

Polytechnique a annoncé cette semaine les nouvelles et controversées mesures qui seront mises en place pour prévenir la tricherie durant les examens, lesquels seront donnés en ligne cette session. Un logiciel appelé ProctorExam sera utilisé à cette fin.

Les étudiants doivent pour cela allumer deux caméras : celle qui est intégrée à leur ordinateur et une autre placée à l’arrière dans la pièce. « Avant de commencer l’épreuve, précise-t-on, les participants doivent filmer la pièce où ils se trouvent, y compris le plafond et le dessous de leur table de travail. Les examens sont enregistrés et stockés sur un serveur pendant un an. »

Pendant ce temps, au collège Jean-de-Brébeuf, des élèves contestent, au nom d’un principe de précaution sanitaire, la décision de la direction de tenir en personne les examens. Celle-ci entend le faire justement pour « être sûre qu’il n’y a pas de tricherie ». La tricherie est, non sans raison, présumée plus probable dans une épreuve en ligne.

Il revient aux établissements scolaires de décider si les examens se feront ou non en classe et on verra sous peu comment tout cela va se dérouler. Mais le moment m’a semblé bien choisi pour parler de triche.

Antisèches et autres stratagèmes

 

J’ai longtemps, par plaisir, collectionné les stratégies inventées pour tricher. Comme tout enseignant, j’en ai parfois, mais très rarement, repéré dans mes classes. Mais on m’en a conté beaucoup et des recettes circulent.

Certaines de ces stratégies sont très habiles et difficiles à déceler, depuis les fameuses antisèches rédigées sur l’arrière décollé puis recollé d’une étiquette de bouteille d’eau, jusqu’aux innocents Smarties utilisés par des complices s’indiquant la bonne réponse à un questionnaire à choix multiples.

Mais sortons un moment de la salle de classe. Dès qu’une activité sociale est régulée, et à peu près toutes le sont, la porte est ouverte pour qu’on cherche à contourner ces règles et donc, possiblement, à tricher.

En fait, la psychologie évolutionniste, qui étudie comment l’évolution a placé en nous des structures mentales, invite à penser que tricher, pouvant présenter un avantage (X ne partage pas comme on doit pourtant toujours le faire la proie qu’il a tuée…), a été et reste une tentation toujours présente. Paradis fiscaux, évasion fiscale, dopage sportif, cartes de jeu truquées, tableaux faussés, revues prédatrices, fraudes de toutes sortes viennent vite à l’esprit…

Mieux : nous aurions tous, en réaction, développé un module mental de détection des tricheurs, par quoi nous serions habiles à repérer celui ou celle qui ne partage pas sa proie — et tous les autres.

Voilà, préparé par l’évolution, l’enseignant en vous, guettant les possibles tricheurs. Et voilà bien entendu tous les tricheurs redoublant de prudence pour ne pas être pris, pendant qu’est menacée la confiance nécessaire à la vie collective.

L’enjeu actuel

Mais revenons en classe.

 

D’un côté, on veut, et c’est raisonnable, garantir la qualité des diplômes, qui risquent d’être perçus défavorablement s’ils ont été obtenus dans des conditions où la tricherie était facile. D’un autre côté, on ne veut pas mettre en danger la santé des étudiants, des professeurs et de toutes les autres personnes impliquées dans la passation des examens.

La littérature suggère des moyens de minorer la triche en ligne. Parmi eux : donner des épreuves pour lesquelles la documentation est permise ; chercher à minimiser ces facteurs qui incitent à la triche, comme le stress ou le fait que les normes et consignes ne soient pas claires ; rappeler l’importance, pour tous, de l’intégrité intellectuelle et ce que sont les valeurs que ce mot recouvre ; inscrire celles-ci dans une charte de l’établissement et les rappeler souvent, y compris avant une épreuve ; cultiver le sens du collectif et du bien commun.

Mais j’ai aussi, pour ma part, une autre préoccupation, que l’on devrait avec bien d’autres inscrire dans ce fichier qu’on sortira quand tout cela sera terminé et que des technophiles nous inviteront à passer à l’école et à l’université en ligne. Qu’en est-il de la vie privée quand toutes ces innombrables informations recueillies sont stockées et peut-être accessibles à qui sait combien de personnes, groupes et compagnies ? Que va-t-il se passer si elles sont traitées par tout ce que permettent les big datas ?

J’avoue ne pas envier les personnes, dans tout le réseau, qui doivent en ce moment prendre des décisions sur les examens et sur bien d’autres sujets. À la question « Quel serait votre premier geste en tant que ministre de l’Éducation ? » qu’on m’a déjà posée, j’ai même répondu : « Démissionner. »

Bonne période d’examen à toutes et à tous.

Une lecture

 

Je suis, vous le savez sans doute, fermement convaincu de la grande importance de dispenser à tous une vaste culture scientifique. Celle-ci demande bien entendu de bons enseignements et de bons vulgarisateurs.

Je veux donc saluer ici l’initiative de ces professeurs d’université qui, sous le titre Des universitaires descendent de leur tour d’ivoire, Tome I, viennent de publier un ouvrage numérique (préfacé par le grand Hubert Reeves) qui fait justement cela et qui s’adresse au grand public d’une manière accessible.

Parmi les sujets abordés : la lutte contre les changements climatiques ; la protection de l’environnement et de la biodiversité ; l’économie et la fiscalité ; la pandémie de COVID-19 et ses répercussions. On suggère même des activités à faire en classe !

On trouvera l’ouvrage, offert gratuitement, et plus encore sur le site du Regroupement des universitaires.

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