Montreal sans accent

Personne ne devrait être très surpris d’apprendre que la moitié des arrondissements de Montréal ne détiennent pas de certificat de conformité à la loi 101, comme l’exige pourtant l’Office québécois de la langue française depuis près de 20 ans, et que plusieurs d’entre eux demandent à leurs employés de s’adresser en anglais à leurs collègues et à leurs supérieurs.

Le ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, s’en offusque, mais la réalité est que les gouvernements qui se sont succédé à Québec ont toujours laissé libre cours à la bilinguisation de l’administration municipale. Paradoxalement, la plus grande ville (de moins en moins) française en Amérique du Nord ne s’est jamais dotée d’une politique linguistique.

La loi 170 sur les fusions municipales, que le gouvernement Bouchard a fait adopter en décembre 2000, confirmait le statut français de la métropole, sans toutefois préciser la place qui serait faite à l’anglais, qui était désormais la langue de 17 % de ses habitants, sans parler de tous ceux qui l’avaient adoptée en pratique. Le maire Gérald Tremblay, élu en novembre 2001 grâce à l’appui massif des anciennes municipalités anglophones de l’ouest de l’île, marchait sur des œufs. Lors de la campagne municipale de 2009, le Mouvement Montréal français avait demandé à chacun des candidats à la mairie de préciser ses intentions. « La politique linguistique de la Ville de Montréal est en préparation », avait assuré M. Tremblay. Elle n’est jamais venue.

En 2010, à la surprise de plusieurs, le gouvernement Charest avait prévu dans son projet de loi légalisant les écoles passerelles d’ajouter à la loi 101 un chapitre intitulé « Les politiques linguistiques des organismes municipaux ». Il autorisait le gouvernement à forcer une municipalité à adopter « une politique relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans ses activités » et à faire en sorte que le français soit « la langue normale et habituelle de l’espace public, ainsi qu’un instrument essentiel de cohésion sociale ». La communauté anglophone a très mal réagi et ces dispositions avaient disparu dans la version finale du projet de loi.


 

En 2013, le gouvernement de Pauline Marois semblait déterminé à agir. Le projet de loi 14, qui se voulait « une nouvelle loi 101 », reprenait presque mot pour mot les dispositions abandonnées par les libéraux. Il ajoutait que la politique linguistique d’une municipalité devait préciser « les conditions et circonstances où une langue autre que le français peut être employée tout en maintenant un souci d’exemplarité et l’objectif de ne pas généraliser des pratiques de bilinguisme institutionnel ».

Le gouvernement Marois étant minoritaire, il lui fallait l’appui d’un parti d’opposition, mais aussi bien la CAQ que le PLQ se sont opposés au projet de loi, qui a finalement été abandonné. Après l’élection de 2014, on ne s’étonnera pas que le gouvernement Couillard n’ait manifesté aucun intérêt pour la question.

L’administration montréalaise n’a jamais voulu en prendre l’initiative. La mairesse Valérie Plante a plutôt démontré une propension au bilinguisme depuis son arrivée à l’Hôtel de Ville. La nouvelle responsable du dossier au conseil exécutif, Kathy Wong, qui se décrit comme une « enfant de la loi 101 », dit voir la langue française comme « un outil d’intégration et de dialogue avec la société d’accueil », mais il reste à voir comment cela se traduira concrètement.


 

Simon Jolin-Barrette brûle d’impatience de présenter les « mesures costaudes » qu’il a promises pour renforcer le statut du français, notamment à Montréal, mais le premier ministre Legault pratique plutôt ce que le chef parlementaire du PQ, Pascal Bérubé, appelle un nationalisme « homéopathique ». Son attitude dans le dossier de l’agrandissement du cégep Dawson donne même l’impression qu’il « joue avec le feu », comme il en a fait le reproche à Justin Trudeau.

Il a toujours écarté la possibilité d’étendre au niveau collégial les dispositions de la loi 101 qui régissent l’accès à l’école anglaise au primaire et au secondaire. De là à encourager les étudiants francophones et allophones à faire des études postsecondaires en anglais, il y a cependant une marge. Il est clair que le collège Dawson veut s’agrandir pour accueillir plus d’étudiants non anglophones, qui constituent déjà la majorité de ceux qui le fréquentent.

Il était renversant d’entendre M. Legault déclarer qu’il fallait répondre à leur désir d’étudier en anglais. Prétendre renforcer le français à Montréal tout en favorisant l’anglicisation d’une partie de la jeune génération est une contradiction telle qu’on se demande comment il peut ne pas la voir. Il doit sans doute trouver normal que Montréal soit une ville française bilingue.

À voir en vidéo