Jouer avec le feu

Le premier ministre Justin Trudeau a piqué au vif son homologue québécois François Legault en exprimant son désir d’entreprendre une « conversation » avec les provinces sur l’adoption des normes nationales en soins de longue durée. Selon M. Trudeau, la crise de la COVID-19 aura révélé les lacunes inacceptables dans les soins offerts aux aînés d’une province à l’autre, lacunes qui mettraient encore en danger la vie d’innombrables personnes âgées lors de cette deuxième vague de la pandémie. Le moment serait venu pour qu’Ottawa s’implique afin de corriger la situation, les provinces étant incapables ou récalcitrantes à le faire elles-mêmes.

« On ne devrait pas voir des aînés mieux protégés ou moins bien protégés dans une région du pays que dans l’autre, a affirmé M. Trudeau en conférence de presse mercredi, disant constater la persistance de graves problèmes dans les centres de soins de longue durée, et ce « malgré tous les efforts que nous avons faits au printemps pour appuyer les provinces. »

La réaction de M. Legault n’a pas tardé. Selon ce dernier, M. Trudeau « joue avec le feu » en disant vouloir intervenir dans un domaine de compétence provinciale. Si la déclaration de M. Legault trouve écho auprès de certains politiciens ailleurs aux pays, c’est au Québec que l’idée de créer des normes nationales en soins de longue durée suscite les réactions les plus vives. Cela n’a rien de surprenant. L’encadrement du pouvoir fédéral de dépenser fut l’une des principales demandes du Québec lors des négociations constitutionnelles. Le ton paternaliste adopté par M. Trudeau en conférence de presse mercredi n’a certainement pas aidé à créer une atmosphère susceptible de ramener le Québec à la table des négociations.

Il n’en demeure pas moins que la plupart des Canadiens ont assisté avec horreur au printemps dernier à la tragédie qui s’est déroulée dans les centres de soins de longue durée partout au pays, mais plus particulièrement au Québec. Avec plus de 5000 morts dans les CHSLD de la province, le Québec affiche de loin le pire bilan des provinces, avec un taux de mortalité parmi les plus élevés au monde. Malgré son intention d’éliminer les déplacements du personnel entre les CHSLD, le gouvernement Legault n’a toujours pas été en mesure de mettre en œuvre cette promesse. Et ce, alors que la deuxième vague de la COVID-19 commence à faire ses ravages parmi les populations les plus vulnérables.

Peut-on vraiment reprocher à M. Trudeau d’exprimer son inquiétude face à une situation qui risque de s’aggraver dans les prochaines semaines ? Après qu’Ottawa a dépêché des soldats et la Croix-Rouge dans les CHSLD, à la demande du gouvernement Legault, et a octroyé des sommes substantielles pour remédier à la pénurie de main-d’œuvre ? Certes, M. Trudeau a beau jeu en critiquant la performance des provinces en matière de soins de longue durée. Le gouvernement fédéral finance en partie les soins de santé, mais n’est pas imputable pour les résultats sur le terrain.

Pour l’instant, il ne s’agit que de paroles de sa part. Il est peu probable qu’Ottawa aille de l’avant avec l’élaboration des normes nationales avant les prochaines élections fédérales. Mais la seule promesse d’intervenir dans ce dossier serait bien accueillie par bon nombre d’électeurs à travers le pays, et plus particulièrement en Ontario, où le gouvernement conservateur de Doug Ford est accusé d’avoir réduit les inspections dans les centres de soins de longue durée dans les mois précédant la pandémie. Après le Québec, c’est en Ontario que la COVID-19 a fait le plus grand nombre de victimes parmi les patients des centres de soins de longue durée. Et c’est également en Ontario où le nombre de cas de la COVID-19 dans ces centres a augmenté le plus rapidement au cours des dernières semaines, ce qui a amené le déploiement cette semaine de la Croix-Rouge dans des centres de l’est de la province.

En Ontario, où près de 60 % des foyers de soins de longue durée appartiennent à des opérateurs privés, un débat fait aussi rage sur la qualité des soins offerts par des entreprises à but lucratif. Au Québec, la proportion des CHSLD privés se situe à seulement 14 %, selon l’Institut canadien d’information sur la santé. Le Nouveau Parti démocratique ontarien veut nationaliser des centres de soins de longue durée dans la province. Le Parti vert du Canada veut que la Loi canadienne sur la santé soit réformée pour y inclure des normes nationales en matière de soins de longue durée. Le manque d’engagements fermes à cet égard aura expliqué la décision du PVC de voter contre le discours du Trône du gouvernement Trudeau, selon la nouvelle cheffe du parti Annamie Paul. Bref, il s’agit d’un dossier qui risque de se retrouver sous les projecteurs lors de la prochaine campagne électorale fédérale.

N’en déplaise à M. Legault, M. Trudeau n’aura d’autre choix que de s’y plonger. Plutôt que jouer avec le feu, il essaiera à sa manière de l’éteindre.

11 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 17 octobre 2020 07 h 52

    Une norme nationale c'est du papier, sans plus, et non un employé occupé à soigner une personne dans une maison pour aînés!

    Le problème des CHSLD en est un parmi bien d'autres tant dans le Dominion qu'au Québec! Justin Trudeau est loin de connaître tout ce qui se passe concernant les problèmes de santé de l'Atlantique au Pacifique! En effet, outre les Blancs, il oublie les Autochtones et les Métis dont nombreux vivent en situation précaire, particulièrement en ce moment avec la Covid-19! C'est honteux et injuste de parler de normes nationales comme si chaque personne était devenue un objet, une donnée avec laquelle on en fait ce que l'on veut! Du coeur d'abord, le reste n'est que de la poudre aux yeux pour satisfaire des partis pro-fédéralistes comme le NPD et les Verts!
    La position du PM François Legault est équivoque car avec son nationalisme dans les nuages il est confronté au niveau fédéral avec le PLC, alors qu'il voulait venir en aide à ce dernier pendant la crise avec les chemins de fer! Nous sommes à la croisée des chemins où le pragmatisme n'est qu'un voile qui s'agite comme une girouette! Coincé entre l'arbre et l'écorce, François Legault ne peut plus rester vague concernant l'avenir du Québec, tant en santé qu'à la défense de la loi 101. Effectivement, la situation peut devenir explosive et nous pourrions, peut-être, prendre le large, sans larmes!

  • Pierre Rousseau - Abonné 17 octobre 2020 08 h 45

    Santé et politique

    Pour les personnes âgées, comme ma mère par exemple, les chicanes constitutionnelles passent bien après leur vie et leur santé. Ce n'est pas d'hier que la situation de la santé est précaire au Québec et c'est encore pire pour les aînés. Il y a plus de 600 000 Québécois qui n'ont pas accès à un médecin de famille et doivent se rabattre souvent sur l'urgence pour se faire soigner, imposant un poids supplémentaire au système hospitalier.

    La situation des aînés est encore pire, surtout ceux qui ont des capacités réduites et se retrouvent en CHSLD et cela fait plusieurs années que ça dure. Si l'aide vient d'Ottawa pour sauver les gens, on ne se plaindra pas et on dira plutôt merci ! Parce que nous sommes à la merci d'un gouvernement qui a tout fait pour torpiller les soins aux aînés, surtout le gouvernement précédent avec le Dr Barrette. C'est rendu qu'on se croirait dans une république de bananes. Que le fédéral se rende compte de l'ineptitude de la province et qu'il veuille aider les aînés autrement qu'avec l'armée est tout à fait à son honneur malgré la crise politique qui pourrait s'ensuivre.

    • Bernard Dupuis - Abonné 17 octobre 2020 11 h 28

      C’est comme si les nouveaux canadianistes voulaient un Canada libre : sans provinces et sans constitution… En fait, c'est le rêve de tous les centralisateurs. Paradoxalement, le Canada serait libéré du fédéralisme tant vénéré. Toutefois, rien ne nous assure que ce pays unidimensionnel serait mieux administré.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 17 octobre 2020 17 h 01

      M. Rousseau, que le fédéral augmente les transferts en santé. pis les provinces vont s'occuper de leurs affaires.

      C'est comme dans le dossier autochtrone, pee wee Trudeau va faire diversion en voulant s'occuper de la question de la santé; alors que c'est le fédéral qui pratique Un racisme systéemique* depuis belle lurette dans trop de réserves.

    • Patrick Boulanger - Abonné 18 octobre 2020 10 h 47

      À ma connaissance, le Québec n'empiète pas dans les compétences du fédéral chaque fois qu'il administre mal une de ses compétences.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 18 octobre 2020 11 h 00

      En complément à M. Rousseau.

      Pee Wee Trudeau est un expert dans l'art de faire la promotion de la vertu. Que ce soit dans le dossier de la santé ou de celui des autochtones.....

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 octobre 2020 09 h 24

    M. Konrad Yakabuski

    Réussit le tour de force de ne pas parler du désengagement agressif du fédéral depuis 25 ans relativement au financement de la Santé. Il fallait le faire.

    Le fédéral est en partie responsable de la situation actuelle. Ce sont les libéraux, avec Jean Chrétien, qui ont commencé le bal. Et aujourd'hui, ils jouent les vertueux.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 17 octobre 2020 14 h 52

      Vous avez absolument raison M. Le Blanc. De plus, pee wee Trudeau se sert du fait que le Québec a demandé les Forces Armées, comme dépannage, comme argument. Comme si les Québécois ne payaient pas taxes et impôts au fédéral.

      C'est la même chose avec la question de la santé en lien avec la question autochtone.Le fédéral n'a pas de leçon à nous donner; il suffit de voir ce qui se passe dans trop de réserves......avec l'argent du fédéral: M-I-S-Ê-R-E !!!!!! Bon nombre de ces réserves sont des communautés dévitalisées...pendant que le fédéral y dépense des milliards $$$!

  • Cyril Dionne - Abonné 17 octobre 2020 09 h 41

    Coopération oui, assimilation, jamais

    Bon, avant de continuer, il faut le dire, il y a un manque à gagner de 12 milliards $ qui sensé nous revenir selon l’accord de 50/50 qui avait été entre conclu à l'origine entre Ottawa et le Québec pour les transferts en santé. Avec ces 12 milliards additionnels, on pourrait bien s’en payer des normes nationales en soins de longue durée. C’est cela que Justin Trudeau occulte dans son empressement de s'immiscer dans les affaires de Québec. Pardieu, je pourrais probablement avoir un médecin de famille sans à avoir à attendre plus de 2 ans ou plus.

    L’horreur du printemps dernier dans les CHSLD est surtout dû au manque de budget et de préparations de tous impliqués. Que voulez-vous, les aînés en fin de vie ne sont pas des atouts importants en politique pour se faire élire. Mais cette ligne de pensée fait fi des enfants et des petits enfants de ces gens, les bâtisseurs du Québec, qu’on a « parqué » dans des mouroirs. Eux, ils n’oublieront pas de sitôt et veulent des réponses qui retournent toujours au manque grave du financement dans le programme de santé que le gouvernement fédéral est sensé accorder aux provinces.

    Oui, M. Trudeau a beau jeu en critiquant la performance des provinces en matière de soins de longue durée. Lui, il n’a rien fait pour parer à cette pandémie venue de Chine. Rien. Trudeau a trop tardé de fermer les frontières et le chemin de Roxham, tous des vecteurs importants dans l’importation de ce coronavirus. Bien oui, notre âme bien-pensante essaie de faire la leçon aux provinces maintenant. M. Legault, à l’instar des responsables de la Colombie-Britannique, aurait dû restreindre les arrivées au pays via les aéroports et le chemin de Roxham et mettre en quarantaine obligatoire tous ceux qui venaient de séjourner à l’extérieur du Québec et faisant fi des soi-disant restrictions fédérales dans ce domaine. C’est cela assumer son rôle de nationaliste. La couche de vernis de la CAQ n'est pas très épaisse sur ce sujet.

  • André Labelle - Abonné 17 octobre 2020 13 h 32

    hypocrisie fédérale

    Trudeau profite d'une crise sanitaire mondiale pour faire un coup de force constitutionnel. Sous prétexte de cette crise Trudeau veut installer encore un peu plus le fédéral dans un champ de compétence du Québec.
    Il faut toutefois admettre que le PLQ lui a stratégiquement défriché le chemin par son incompétence, son indifférence et sa malhonnêteté intellectuelle de la gestion gouvernementale du Québec. Ses nombreuses années de décisions exclusivement axées vers des objectifs électoralistes ont affaiblis terriblement les services publiques québécois dont particulièment la santé, l'éducation et la gestion des infrastructures. Les décisions répétées pendant des dizaines d'années de ne pas investir suffisamment dans ces domaines permettaient de minimiser les hausses de taxes et d'impôts. Ce qui permettait entre autres au PLQ d'offrir aux électeurs des cadeaux empoisonnés dont on mesure aujourd'hui les résultats scandaleux : manque de personnel pour assurer les services que la société québécoise a cruellement besoin aujourd'hui.
    La perfidie de Trudeau pourrait bien réveiller le géant souverainiste qui dort chez beaucoup de Québécoises et de Québécois. Trudeau joue avec le feu et pourrait bien provoquer l'embrasement souverainiste de tout le Québec. Legault le pragmatique pourrait bien se rendre compte qu'il n'y a plus rien de bon à attendre du fédéralisme et que les Québécois et les Québécoises le comprennent également.

    « Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l'ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l'opinion de l'humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.» [La Déclaration unanime des treize États unis d'Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776 à Philadelphie]