Comment ont-ils tué Pierre Laporte?

Comptez jusqu’à 30, lentement. Pour une personne qui effectue un mouvement de torsion sur une chaînette autour du cou d’un homme d’âge mûr, c’est le temps maximal qu’il faut pour forcer l’homme à se taire. Le temps qu’il faut pour qu’il perde connaissance. Si la pression est alors relâchée, l’homme reprendra connaissance dans moins de 30 secondes.

Comptez maintenant jusqu’à 180, peut-être même jusqu’à 300. C’est le temps qu’il faut à la strangulation pour conduire la victime à la mort cérébrale, si la pression est stable. Sinon, ça peut-être plus long encore. « C’est long, mourir de strangulation », affirme un spécialiste québécois du domaine, Yann Dazé, pathologiste au ministère de la Sécurité publique.

Le temps écoulé. C’est probablement la donnée la plus importante et la moins contestable lorsqu’il s’agit de tenter d’évaluer les circonstances dans lesquelles est morte la principale victime de la crise d’Octobre, Pierre Laporte, il y a 50 ans ce 17 octobre.

Historiquement, deux versions

Depuis ce jour tragique, on le sait, les membres de la cellule ayant enlevé Laporte ont choisi de mentir solidairement à ce sujet. Ils ont déclaré qu’à trois, Paul et Jacques Rose et Francis Simard, ils ont exécuté, volontairement et froidement, Laporte. Sur un point précis, on sait que c’est faux. Paul Rose était très loin du lieu du décès à l’heure fatidique.

Ensuite, et pendant des années, a circulé la thèse de « l’accident ». Dans cette version, les felquistes présents, Jacques Rose et Francis Simard, auraient voulu conduire leur otage à l’hôpital, car il s’était blessé la veille lors d’une tentative d’évasion. Au moment de l’emmener vers le coffre de la voiture, où ils avaient disposé oreiller et couverture, Laporte se serait mis à crier. C’est pour le faire taire, par crainte qu’il soit entendu par des voisins, qu’un des felquistes aurait tordu de l’arrière le chandail qu’il portait, serrant, peut-être sans le savoir, la chaînette qu’il portait au cou et l’entraînant vers la mort.

Cette version est soutenue par l’avocat désigné par René Lévesque pour faire la lumière sur cette affaire en 1976, Jean-François Duchaîne. Il me l’a réitérée en entrevue ces derniers jours, affirmant qu’aucun des felquistes n’était disposé à commettre un meurtre. Elle est reprise par l’historien du FLQ Louis Fournier dans la réédition de son ouvrage FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin.

Il y a quelque chose de shakespearien dans cette version. Les felquistes étaient sur le point de libérer leur otage blessé, de le confier aux bons soins de médecins. Mais dans un tragique retournement de l’histoire, une gauche tentative de dernière minute aurait transformé les bons Samaritains en assassins, discréditant ainsi l’œuvre entière du FLQ et changeant le cours de l’histoire.

Des felquistes déchirés

Faute de posséder une vidéo — inexistante — des événements, nous ne disposerons jamais, à ce sujet, de certitude historique. Cependant, plusieurs éléments de preuve disponibles brossent un autre portrait.

Ce que nous savons de l’état d’esprit des felquistes dans les heures précédant le drame indique que la décision de conduire Laporte à l’hôpital n’était pas prise. Dans son livre écrit entre 1980 et 1982, Pour en finir avec Octobre, Francis Simard explique pendant plusieurs longues et déchirantes pages que lui et Jacques Rose oscillaient constamment entre l’idée de libérer Laporte et l’idée de lui donner la mort. « Nous avions atteint un niveau de tension presque extrême », écrit-il. Et il ajoute : « Nous disons “il faut le libérer”, mais nous ne pouvons pas faire ça. C’est encore donner raison aux pouvoirs, à ceux qui possèdent. C’est accepter encore qu’ils soient les plus forts, toujours. »

Il affirme qu’ensuite, la décision a été prise de tuer Laporte et il enfonce le clou : « Ce n’est pas un accident. » La raison de ne pas tenir compte de cet aveu ? Simard ne ferait que reprendre, à 12 ans de distance, le pacte de culpabilité felquiste. Rien cependant ne l’obligeait à raconter dans le détail l’hésitation qui précède le décès.

Simard, mort en 2015, participe ensuite à la rédaction du scénario du film Octobre, sorti en 1994. Là, le point de vue est clair : Jacques Rose et Simard ont volontairement exécuté Laporte, hors du champ de la caméra, dans le silence. Doit-on y voir encore l’expression de la solidarité felquiste ? Il y a un bémol. Simard admet, là, l’absence de Paul Rose.

Pierre Falardeau a raconté avoir soumis à Simard, son « meilleur chum », dit-il, chaque version du scénario et a ajouté avoir « copié le réel ». Simard était d’ailleurs présent sur le plateau pendant tout le tournage.

On y découvre des éléments nouveaux. On savait que le felquiste Bernard Lortie avait quitté la maison où était détenu M. Laporte après la tentative d’évasion de l’otage, mais avant son décès. Une scène du film nous fait comprendre pourquoi. Lortie est fermement opposé à l’assassinat de Laporte. Dans un aparté, Jacques Rose et Simard s’inquiètent de cette attitude et soupçonnent Lortie d’avoir détaché les liens de Laporte, lui permettant de tenter de s’évader. Ils trouvent un prétexte pour le faire partir. Il gêne leur projet. Ils lui disent d’aller retrouver Paul Rose pour l’informer de la situation de l’otage.

Une autre scène montre un felquiste s’approchant de Laporte, qui est assis et qu’on voit de dos. Le felquiste n’est pas nommé mais, selon l’acteur Denis Trudel, il s’agit de son personnage, Simard. Il a une corde en main dans l’intention manifeste d’étrangler l’otage. Mais il n’ose pas accomplir son geste et revient vers son comparse.

La recommandation de Paul Rose

Le film révèle aussi le fait que Paul Rose appelle son frère et Simard pour leur recommander d’exécuter Laporte. Paul Rose est le leader naturel du groupe et, même s’il se défend, dans cette conversation, de donner « un ordre », son opinion compte. Dans une lettre ouverte à L’Aut’ Journal au moment de la sortie du film, Paul Rose conteste le ton du film, pas suffisamment politique à son avis, et la véracité de quelques éléments. Cependant, alors qu’il en a l’occasion, Rose ne nie pas l’existence de cet appel où il recommande l’exécution de Laporte.

Jacques Lanctôt, de la cellule Libération détenant Cross, me dit avoir été au courant « depuis longtemps » de ce coup de téléphone de Paul Rose recommandant l’exécution, car Francis Simard s’en serait ouvert à l’époque à un autre membre de sa cellule, Yves Langlois.

Une récente révélation de Jacques Cossette-Trudel donne du poids à la version d’un Paul Rose prêt à passer à l’acte. Cossette-Trudel, de la cellule Libération, rencontre Paul Rose le 13 octobre. Cross est déjà détenu comme otage depuis huit jours, Laporte, depuis trois. Il semble désormais peu probable que la revendication centrale des felquistes, la libération de 23 de leurs camarades emprisonnés, sera obtenue. À Marc Laurendeau, de Radio-Canada, Cossette-Trudel raconte que Paul Rose a posé son revolver sur la table et a dit : « Si le gouvernement maintient son attitude, vous allez devoir, je pense, tuer M. Cross. » Cossette-Trudel refuse. Rose comprend que les ravisseurs de Cross ne vont jamais assassiner leur otage — ils l’écriront d’ailleurs dans deux communiqués qui ne seront malheureusement pas rendus publics pendant la crise. En quittant les lieux, Rose dit à Cossette-Trudel : « On va s’arranger avec Laporte. »

Cette version est démentie par Louise Verreault, alors conjointe de Paul Rose et présente à la rencontre. Elle n’est cependant pas incompatible avec la version qu’on trouve dans le rapport Duchaîne, dans un passage fondé sur des entrevues réalisées à l’époque avec Paul Rose et des membres de la cellule Libération. Duchaîne indique qu’il est convenu que Cross « ne sera pas exécuté », mais qu’il est « décidé que le FLQ “n’interviendra pas en faveur du ministre Laporte dans la sentence de mort prononcée contre lui par les autorités en place”. »

De toute évidence, Cossette-Trudel n’a pas révélé à l’époque à Me Duchaîne la volonté de Paul Rose d’en finir avec un des otages. Il l’a cependant révélé aux autres membres de sa cellule dès qu’il les a revus. C’est ce qu’affirme dans son propre ouvrage, Une sorcière parmi les felquistes, Louise Lanctôt, conjointe de Cossette-Trudel. C’est ce que me confirme aussi en entrevue Jacques Lanctôt. Il se souvient aussi que Cossette-Trudel lui a parlé du revolver de Rose.

Tous ces éléments invalident le récit selon lequel les felquistes avaient pris la décision de libérer Laporte. Ils l’avaient évoqué, oui. Simard raconte en avoir longuement parlé avec M. Laporte. Mais ils jonglaient aussi, et manifestement surtout, avec la volonté de l’exécuter.

Francis Simard et Jacques Lanctôt ont été prisonniers ensemble, au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul. Lanctôt raconte que Simard ne lui a parlé qu’une fois des circonstances de la mort de Laporte. « Francis ne parlait plus aux Rose, car il était contre l’idée de maquiller le meurtre en accident », raconte Lanctôt. L’exécution fut délibérée, lui a avoué Simard, ajoutant que « ça a pris de longues minutes avant que Laporte ne rende son dernier souffle ».

Un enregistrement illégal

D’où vient l’information selon laquelle Laporte s’est mis à crier et qu’un felquiste a voulu le faire taire ? Une fois arrêté, Jacques Rose a droit à un entretien avec son avocat, Robert Lemieux, protégé par la confidentialité entre avocat et client. Mais une équipe de la SQ l’enregistre illégalement. Me Duchaîne a entendu cette bande. En entrevue, il précise que Jacques Rose ne raconte pas précisément le déroulement des événements, mais indique que Laporte fut pris d’une crise de panique et s’est mis à crier. « Ça se serait pas fini comme ça s’il avait pas agi comme il a agi », a dit Jacques Rose, très monté contre Laporte qu’il juge responsable des événements et qu’il accable d’injures et de blasphèmes.

Une autre personne, un juge, a aussi entendu la bande et a raconté ce qui suit au journaliste Carl Leblanc pour son livre sur Cross, Le personnage secondaire : « Jacques Rose est très énervé, il peste contre Laporte, comme si ce dernier l’avait obligé à passer à l’acte. Ça en dit long sur le degré de préméditation. Et la façon dont il se livre ne laisse pas beaucoup de doute quant à l’auteur de la strangulation. »

Qu’en est-il de la couverture et de l’oreiller placés dans le coffre de la voiture avec le corps de l’otage ? Dans la version des bons Samaritains, les deux felquistes les auraient mis là dans le but de conduire M. Laporte à l’hôpital, avant « l’accident » qui aurait causé sa mort. Dans la version racontée par Simard dans son livre, il s’agit au contraire de l’expression du remords, « comme si nous pouvions encore le sauver. Nous l’avons déposé avec précaution dans la valise de l’auto. Nous avons mis des couvertures, un oreiller. Nous l’avons emmitouflé ».

Une explication en deux temps

Une fois remis l’événement dans son contexte, qui n’était pas bienveillant, un retour sur la preuve médicale du décès nous donne sans doute la réponse la plus utile.

D’abord, il est vrai que les blessures de Laporte étaient impressionnantes. Les bandages aux poignets étaient imbibés de sang. Mais le médecin légiste au dossier, le Dr Jean-Paul Valcourt, conclut ceci : « Le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui me concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment où j’ai fait l’autopsie. »

Selon le coroner Jean Brochu, consulté pour cet article, et selon la « bible » en matière de strangulation, Forensic Pathology des Drs Dominick et Vincent Di Maio, il faut une douzaine de secondes et tout au plus trente pour faire taire une personne en lui appliquant une forte pression autour du cou. Ce n’est pas l’air qui lui manque, c’est le sang qui n’oxygène plus le cerveau.

Si l’objectif des felquistes était de faire taire Laporte, cette pression aurait suffi pour lui faire perdre conscience. Mais pour étrangler un homme de 49 ans qui a perdu un peu de sang, il faut exercer une pression continue de quelques minutes. Combien ? C’est variable. Au moins trois, quatre ou cinq. Le Dr Valcourt conclut de son examen du défunt qu’une pression forte a été exercée dans un premier temps, puis une pression plus légère. Ce qui laisse entendre qu’il y a deux moments, deux résultats.

Le pathologiste Yann Dazé, qui a supervisé plus de 50 cas de strangulation, est formel : en moins de 30 secondes, les felquistes ont eu devant eux un corps inanimé. Ils ne pouvaient pas se tromper. « Poursuivre la pression au-delà de ce délai relève d’une autre volonté » que celle de faire taire l’homme, explique-t-il. Après 30 secondes, la victime « est comme dans le coma », ajoute-t-il.

« On l’a fini »

Nous sommes donc en présence de seulement deux versions vraisemblables. Il y a celle de l’exécution pure et simple, défendue par Simard dans son livre, dans le film de Falardeau et dans sa discussion avec son codétenu Jacques Lanctôt.

Il y a celle, légèrement plus charitable, de la mort en deux temps. On serait là en présence de felquistes incertains du sort qu’ils veulent réserver à leur otage. Peut-être même décidés, à l’instant clé, à l’emmener vers la voiture, mais forcés à l’empêcher de crier. L’occasion faisant le larron, le felquiste ayant commencé l’étranglement, en colère contre l’otage, décide d’aller au bout de sa démarche et de faire passer l’homme de vie à trépas.

Ce scénario peut être soutenu par un second enregistrement illégal. Lorsque Paul Rose raconte les événements à Robert Lemieux après son arrestation, l’agent Claude Lavallée, de la SQ, en organise l’enregistrement. Il en fait état dans son livre Révélations d’un espion de la SQ. En entrevue, il affirme avoir transcrit dans son livre les notes qu’il avait prises sur-le-champ et jure qu’il s’agit bien de Paul et non de Jacques Rose.

Paul Rose y affirme : « Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou. »

Les policiers croient qu’ils viennent d’entendre une confession. Ils n’ont pas encore compris que Paul Rose était absent de la scène et qu’il raconte ce que son frère Jacques lui a confié. Mais ce « on l’a fini » est évocateur.

Le récit de Francis Simard donne le contexte : « Tu crées des événements, mais il vient un temps, un moment, où ce sont les événements que tu as créés qui te portent. Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort. Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie. Il avait l’air complètement “vidé”. Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué. »

Cette hypothèse, terrible mais vraisemblable, est que, pour commencer, ils voulaient le faire taire. Et pour finir, ils l’ont fini. Pour commencer, c’était un accident. Pour finir, c’était un meurtre.

L’auteur a écrit Insurrection appréhendée - Le grand mensonge d’Octobre 1970, éditions Carte Blanche/La boîte à Lisée.

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