Cultiver la détresse

Alors que le confinement du printemps nous amenait vers la douceur de l’été, celui-ci laisse déjà présager que l’hiver sera long. La morosité est palpable et, pour plusieurs, les derniers mois ont laissé sur l’âme une marque qui tarde à cicatriser. Les témoignages abondent et les chiffres l’indiquent. On a beaucoup parlé de cette enquête menée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke sur les effets psychosociaux de la pandémie.

Un Québécois sur cinq présente des symptômes d’anxiété ou de dépression. C’est encore pire chez les jeunes adultes : 37 % des personnes âgées de 18 à 24 ans ont dit avoir éprouvé de la détresse depuis le début de la pandémie. Et soudain, on remarque les lacunes dans l’accès aux services psychologiques.

Dans le réseau public, on parle de listes d’attente de 6 à 24 mois pour voir un psychologue. Même au privé, l’attente est de plus en plus fréquente. Alors que la santé mentale d’une proportion alarmante de la population se détériore, consulter est un luxe qui ne devrait pas en être un. Après avoir lancé un appel sur les réseaux sociaux, j’ai reçu en 24 heures des dizaines de témoignages. De jeunes adultes surtout, me disant qu’ils auraient voulu consulter un spécialiste durant la pandémie mais que, faute de moyens, ils ont pris leur mal en patience.

J’en aurais eu désespérément besoin, m’a-t-on dit, mais j’ai perdu mon emploi. Je n’ai pas un revenu assez stable. Je n’ai pas d’assurance. Je suis aux études. On m’a confié avoir emprunté de l’argent à des proches ou rempli des cartes de crédit pour payer le psy, parce que c’était ça ou la dégringolade. La souffrance ou l’endettement ; la souffrance et l’endettement, dans plusieurs cas.

Un équilibre déjà fragile

La discipline néolibérale est ici à son comble : on a laissé libre cours à la précarisation des conditions de travail et des statuts d’emploi, poussé les étudiants à s’endetter et à multiplier les revenus d’appoint jusqu’à l’épuisement, pendant qu’on embrassait une vision de plus en plus étriquée des services publics. Et après, on s’étonne que, chez plusieurs, la pandémie a saboté un équilibre déjà fragile…

Sauf que le problème précède la pandémie, m’explique Catherine Serra Poirier, psychologue et porte-parole de la Coalition des psychologues du réseau public. L’offre de services est déficiente depuis longtemps. On dit manquer de psychologues, « mais la pénurie est artificielle », remarque-t-elle. C’est qu’on a du mal à pourvoir les postes, non seulement en raison des conditions salariales, mais aussi parce que les approches privilégiées ces dernières années dans le réseau public — soi-disant pour accroître « l’efficacité » des interventions — lient les mains des psychologues.

« Les psychologues qui sortent de l’université ne veulent plus aller au public parce qu’on n’y a pas d’autonomie professionnelle », indique Lily Trudeau-Guévin, psychologue dans un CIUSSS de la région de Montréal. Il y a donc une question de reconnaissance de la profession, ce qui mène à un exode vers le privé. Le réseau public présente pourtant des avantages indéniables, m’explique-t-elle.

L’accès universel, évidemment, mais aussi le fait de travailler au sein d’une équipe, où les intervenants agissent de façon complémentaire — l’infirmière, la psychologue, la travailleuse sociale —, ce qu’on ne retrouve pas au privé. Or, si l’accès aux soins de santé mentale est « relativement correct », souligne Mme Trudeau-Guévin, « c’est l’accès à un psychologue, spécifiquement, qui est nul ».

On peut aussi dire qu’il ne suffirait pas d’intégrer les services psychologiques privés à la couverture de la RAMQ : on risquerait ainsi de contourner ce que le réseau public a de meilleur à offrir. Il s’agirait plutôt, sans surprise, de placer la santé mentale au cœur de la mission du système de santé public et d’organiser les services en ce sens. Pas évident, alors que l’humeur politique tend à mépriser toutes les institutions fondées sur un principe d’universalité. La pandémie a pourtant démontré l’absurdité de cette approche.

Une étudiante m’écrit : « J’ai pris ma PCU pour payer la psy. Ironiquement, le confinement a été le seul moment dans l’année où je savais que j’aurais les moyens de revenir la voir d’une semaine à l’autre. » Une occasion salvatrice… aussitôt évaporée : « Ça fait presque un mois que je ne l’ai pas vue, parce qu’avec ma dernière PCU, j’ai payé mes frais de scolarité. »

Arrêter la psy pour payer ses droits de scolarité avec sa PCU. Ça ne s’invente pas. On a là un condensé des conséquences néfastes de la destruction programmée des mécanismes de solidarité sociale.

D’un côté, on voit bien la nécessité d’un soutien au revenu prolongé — six mois d’allocations d’urgence ne suffisent pas à corriger la précarité structurelle imposée aux jeunes et aux travailleurs.

De l’autre, on voit l’effet direct du démantèlement et de la tarification des services publics. La PCU, qui devait assurer un revenu décent en ces temps d’incertitudes, remédie à peine aux insuffisances qui résultent de choix politiques conscients. Tout le monde se tire dans le pied et personne n’y gagne. Nous assistons aujourd’hui à une épidémie de détresse que nous avons nous-mêmes cultivée.

9 commentaires
  • André Savard - Abonné 16 octobre 2020 09 h 21

    Le domaine du possible

    Aurélie Lanctôt plaide pour un assistanat généralisé, plus ample, plus profond, plus généreux. Pour rappel, les étudiants recevaient 1250 dollars, plus du double de plusieurs pensions de vieillesse. Pour rappel aussi, on est dans un monde fini avec des ressources limitées. C'est même vrai en ce qui concerne l'arrogante société patricale impérialiste occidentale blanche. Elle-même n'est pas un puits sans fond. On peut certes financer pour le psychologue mais alors que faire du programme de logements subventionnés, des politiques de logements, des fonds nécessaires pour développer le transport en commun et se libérer de la voiture? Arrive un moment où le déficit se creuse pas seulement en raison des iniquités du système néo-libéral mais parce qu'on est dans le domaine du possible dans un monde qui a ses limites.

  • Denise Bouchard - Abonné 16 octobre 2020 10 h 39

    Réflexions essetielles

    Mme Lanctôt,
    Merci pour cette réflexion essentielle sur l'effondrement des services publiques. Vous ciblez aujourd'hui avec justesse la perte dans les soins psychologiques.
    J'ai travaillé de nombreuses années comme pédopsychiatre en concertation avec les milieux hospitaliers, CLSC, scolaires et services sociaux. J'ai constaté dans tous ces lieux la perte progressive d'expertise en soin psychologique. La perte de psychologue dans ces lieux a des conséquences multiples tant quant à l'accès à leurs services, que par la perte de leur contribution à la réflexion clinique dans les équipes. Quand des psychologues demeurent présents, leurs pratiques sont le plus souvent encadrées et donc une perte d'autonomie professionnelle telle que vos collaboratrices le décrivent.
    Les choix administratifs privilégient actuellement les suivis par d'autres professionnels eux-mêmes encadrés et où sont privilégié les techno-soins soit des grilles d'analyse, des outils techniques formatés d'intervention et évidemment des interventions le plus souvent à la durée déterminée d'avance. Ainsi la neuro psychologie a préséance sur la psychologie clinique et l'éducatif a préséance sur le clinique. Et ne soyons pas étonné que nous pédopsychiatres soyons d'abord et souvent exclusivement interpellés sur l'aspect neuro-medicament plus que sur notre contribution psy-clinique.
    Les choix politiques qui ont orienté l'organisation des services et même qui ont envahit la sphère clinique des professionnels sont conformes aux orientations générales de la société. Nous pourrions en faire une analyse plus critique, mais comme vous le faite de façon sensible dans votre article, soucions-nous d'abord des
    délaissés dans cette triste réalité clinique soit surtout les enfants, les adolescents et les adultes qui sont seuls avec leurs mal-êtres, leurs souffrances, à défaut de véritable écoute, de véritable rencontre thérapeutique, de véritable soins dans les services publiques.

    • Christian Roy - Abonné 16 octobre 2020 16 h 03

      "C’est qu’on a du mal à pourvoir les postes, non seulement en raison des conditions salariales, mais aussi parce que les approches privilégiées ces dernières années dans le réseau public — soi-disant pour accroître « l’efficacité » des interventions — lient les mains des psychologues." - A. Lanctôt

      Parlez-moi de l'approche Toyota ! Parlez-moi de l'approche "Lean" !

    • Nicole Desjardins - Abonnée 16 octobre 2020 17 h 32

      Madame Bouchard,
      Je partage entièrement votre point de vue. Aussi, il faudrait un « front commun » de tous les professionnels, ensemble, et non seulement les psychologues si on souhaite un renversement de ces pratiques technocratiques. À force de dévaloriser le travail des autres intervenants psychosociaux en soins psychologiques et de couper dans les services, qui plus est, loin des services de proximité dans les communautés, on a fini par croire que seule la psychothérapie pratiquée par les psychologues est LA solution à toute cette détresse. Je ne dis pas que leur apport n'est pas important, mais si on restreint leur autonomie professionnelle comme on le fait pour les autres professionnels du réseau, ils/elles n'arriveront à faire guère mieux que les autres et leur crédibilité sera entachée aussi.
      Or, comme les psychologues ont le choix de bien gagner leur vie en bureau privé puisque c'est traditionnellement une profession libérale, ils/elles ne se laissent pas faire très longtemps. Ils/elles fuient le réseau, contrairement aux autres professionnels qui doivent plutôt opter pour un changement de carrière si elles/ils quittent. Mais savez-vous qu'il y a un nombre grandissant de travailleurs sociaux en bureau privé ?

  • Jacques de Guise - Abonné 16 octobre 2020 13 h 03

    Intériorité/extériorité

    Le problème c’est que pour reconnaître l’existence de la détresse que vous évoquez, il faudrait que notamment la psychologie et la psychiatrie reconnaissent l’existence d’une intériorité. Or il me semble que même eux déploient de plus en plus des modes de pensée de biologisation et d’informatisation qui évacuent notre intériorité.

    En Occident, l’intériorité comme valeur et comme fondement de l’espace intime constitue l’un des principaux points d’ancrage de la représentation moderne de la subjectivité. C’est au tréfonds de l’individu, dans cette zone invisible qu’on fonde l’idée d’autonomie subjective et que subsidiairement l’on fonde l’idée de son autonomisation politique.

    C’est précisément ce modèle intériorisé de la subjectivité qui tend à disparaître dans notre société au profit d’un individu informationnel dépolitisé et extro-déterminé. Tous ses ancrages identitaires physiques et symboliques se rétrécissent à la vitesse grand V. Lorsqu’on laisse entendre que la reproduction artificielle d’un cerveau humain aurait la même valeur que celle d’un être humain, sinon davantage, la personne humaine, l’être humain perd son statut ontologique particulier. Le Moi n’est qu’une simple illusion, l’idée même d’intériorité perd son sens. Nous ne sommes plus que des données personnelles perdues dans un flux informationnel.

    Tous nos modes d’habiter le monde sont ébranlés et notre fragilité s’accroît avec cette dissolution de nos ancrages identitaires jugés ringards aux yeux de cette déferlante pensée post-humaine. Ainsi, la psychologie et la psychiatrie, à l’image de notre société, font peut- être partie du problème plutôt que de la solution.

  • Christian Roy - Abonné 16 octobre 2020 16 h 16

    La détresse est humaine

    Scott Peck l'a écrit dans son bestseller "Le chemin le moins fréquenté": "La vie est difficile".

    Difficile pour tous...

    Dédramatisons d'abord. Restons à l'écoute, ensuite. Soyons bienveillant à la fois envers soi-même et le prochain (parfois ça ne coûte -$$$- rien ou si peu). Et si l'espérance prenait une place plus grande dans nos médias et dans notre vision des choses...? Le verre à moitié plein ou à moitié vide ? Pas besoin d'attendre 24 mois. La décision peut être prise maintenant !

    Debout Québec !

  • Paul Gagnon - Inscrit 16 octobre 2020 20 h 26

    «Safe» ou «pas safe»

    À l'ère des «safe spaces», des indignations pour tout ou rien, on est devenu très fragile - pour ne pas dire de gros mots - en certain milieu ou génération.