«Prends su toé»

Les aidants sont aux premières loges des deuils, frappés de plein fouet par la pandémie. Cette semaine, des soignants en grève à Barcelone réclamaient de meilleures conditions de travail.
Photo: Lluis Gene Agence France-Presse Les aidants sont aux premières loges des deuils, frappés de plein fouet par la pandémie. Cette semaine, des soignants en grève à Barcelone réclamaient de meilleures conditions de travail.

Demain, mon amie Lucie enterre sa fille Rosalie qui aura éternellement 14 ans, décédée subitement, emportée par un virus aussi rare que costaud. Demain, les cendres refroidiront sous terre avant l’hiver. Ce seront les derniers adieux, le nécessaire renoncement et la séparation d’avec l’urne qui était restée là, tout près, durant quelques années, le temps d’accepter et de la garder au chaud, de la bercer encore. Demain, c’est aussi hier, poignant et tragique, une fosse entre deux vies, celle d’avant et celle d’aujourd’hui.

Comment trouver un réconfort à deux mètres, pleurer avec un masque, composer avec les petits deuils qui s’ajoutent au grand, l’immense, ça, personne n’en a le mode d’emploi. Mon amie devra le trouver seule, ou presque.

Personne ne peut se plaindre de son sort devant une amie qui affronte une telle dévastation ; nous remisons tous nos chagrins bien anodins en comparaison et nous ravalons nos façades. Quand on se compare, on se console, dit l’adage. Mais qui la consolera, elle ?

Les grands deuils confinent à une solitude inévitable, comme des amputés qui vivent avec un membre fantôme et qu’on devine marqués à jamais par le fer rouge de l’absence. Celle d’un membre, d’une partie de soi.

Et pourtant, en ce moment même, des endeuillés du quotidien n’arrivent plus à souffrir à l’air libre et se défoulent sur les réseaux sociaux. La perte d’amis et du contact avec la famille, ou la coupure d’un travail, des activités ludiques, des passe-temps soupapes, tout cela s’accumule et crée des « veufs » et des « veuves » plus ou moins résilients.

Savoir ce qu’un boulot rapporte, mais savoir aussi ce qu’il en coûte

 

Les pensées suicidaires sont en augmentation, selon une étude réalisée par l’Association canadienne pour la santé mentale et l’Université de la Colombie-Britannique (UBC). En mai dernier, en raison de la pandémie, 6 % des Canadiens flirtaient avec l’idée de leur propre fin. L’année d’avant, à la même époque, ils étaient 2,5 %. Plus du double. Des pics plus marqués dans certains groupes font craindre le pire : 18 % chez ceux qui ont déjà un problème de santé mentale et 9 % pour les parents qui ont des enfants de moins de 18 ans.

Blessures morales

« La technique du “ Ils ont juste à se lever et à se donner des coups de pied”, le  “Prends su toé, t’es pas au Yémen”, scientifiquement, ça ne fonctionne pas », me glisse la psychologue Pascale Brillon, spécialisée dans le traitement du stress post-traumatique et des deuils. « La pandémie nous a mis face à de grands deuilspour certains. Ne pas pouvoir accompagner un proche au seuil de la mort, ce ne sont pas des conditions qui favorisent la sérénité. Pour chaque mort, il y a dix endeuillés. Donc, on peut parler de 60 000 personnes directement concernées par les 6000 morts de la COVID, juste au Québec. »

Le quotidien de cette psy est plombé par des histoires toutes plus navrantes les unes que les autres ; viols, enfants assassinés et dépressions jamais « ordinaires ». Elle suit également beaucoup de proches aidants et de professionnels des services essentiels qui sont à bout de souffle : « Habituellement, la crise que vit notre clientèle n’est pas au diapason avec la nôtre.

“Ce qui t’a été donné te sera repris”: ta vie entière sera rythmée par le deuil

 

Mais là, sur le plan personnel, les aidants sont touchés, soit par une perte de foi par rapport au système, soit un conjoint déprimé ou qui a perdu son emploi ou des ados à la maison démotivés. La consommation d’antidépresseurs a augmenté. Les dentistes nous disent qu’il y a plus de bruxisme [grincements de dents], à s’en éclater les dents la nuit. Bien sûr qu’un bal de finissants annulé n’a rien à voir avec la mort d’un enfant, mais pourquoi ça ne pourrait pas cohabiter ? Les rites de passage que nous escamotons ne sont pas anodins. »

La solitude de l’aidant

Les infirmières démissionnent, les PAB rendent leur tablier et la psychologue constate que « travailler avec les émotions, ce n’est pas comme être fleuriste ». Pascale Brillon vient d’ailleurs de publier un guide de prévention de compassion et de détresse professionnelle pour tous ces pros dont le métier est de « sauver » le monde, de l’ambulancier à la travailleuse sociale.

« Pour certains, s’occuper de soi, ça peut être perçu négativement, précise la psy. J’ai des premiers répondants ou des médecins qui travaillent dans des camps de réfugiés qui ne veulent pas se plaindre, mais deux ans plus tard, ils sont en burn-out. Ils ont parfois peur de prendre la place d’un “ vrai” patient. Et puis, “ prends soin de toi”, ça veut tout et rien dire à la fois. »

Dans son récit sur la dépression et sa bipolarité, Yoga, Emmanuel Carrère raconte que Malraux avait questionné un vieux prêtre sur ses 50 années à écouter les gens dans un confessionnal. Qu’avait-il appris ? « J’ai appris deux choses. La première, c’est que les gens sont beaucoup plus malheureux qu’on ne croit. La seconde, c’est qu’il n’y a pas de grandes personnes. »

Devant l’insurmontable, les aidants préfèrent ne pas raconter leurs journées aux autres, tenus par le secret professionnel et « pour ne pas mettre un iceberg dans le party ». Ils finissent par s’isoler à cause des drames dont ils sont témoins. « Tu n’as pas le droit de pleurer, d’être irritable avec ta vieille mère, ta sœur ne peut pas se suicider — parce que tu aurais dû voir les signes —, et si tu es thérapeute de couple, tu ne peux pas vivre un divorce, rappelle Pascale Brillon. Si tu es fleuriste, on juge ta plate-bande, mais si tu travailles avec les émotions, on remet en question ta compétence dès que tu exprimes ton désarroi. Le problème, c’est que le déni s’avère néfaste sur le long terme. »

Non, annuler un mariage, ne pas pouvoir prendre ses parents dans ses bras à leur anniversaire, commencer son cégep seul dans sa chambre, ce ne sont pas des drames insurmontables. Ce n’est ni Beyrouth ni la Syrie, mais l’empathie peut être au rendez-vous quand même. Sinon, on ferme sa gueule, on s’enferme chez soi, en soi, et on attend la sortie qui vient parfois sans crier gare, parce que c’est la seule délivrance qui subsiste.

cherejoblo@ledevoir.com  

«Pétrole» bis

​Je vous ai déjà parlé de la pièce de théâtre Pétrole, de François Archambault, qui devait être jouée chez Duceppe cet automne. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants de notre immobilisme depuis 1979 face à la crise mondiale actuelle, c’est tout indiqué, et pour encourager les arts vivants aussi. La voici en captation audio à 9,99 $ avec, entre autres, Éric Bernier, Catherine Trudeau, Jean-François Casabonne et Alice Pascual. En attendant 2021 pour le retour à la scène…

Joblog

Aimé Entretenir ma vitalité d’aidant, de Pascale Brillon. Un livre clair, empathique et précis sur la difficulté d’aider les autres tout en prenant soin de soi. On y aborde la détresse professionnelle des aidants sous tous ses angles et on offre des stratégies d’hygiène émotionnelle. L’effet pandémie a été catastrophique pour tout notre système de santé (mentale aussi). Un livre essentiel pour s’administrer le masque à oxygène en premier.

Lu ce texte sur le suicide dans Urbania, « La réponse du silence ». C’est tellement juste. Tout le monde devrait lire ça. 

Pleuré en visionnant (enfin !) le film Antigone de Sophie Deraspe. Quel chef-d’œuvre. Les deuils auxquels survivent les personnages, les choix déchirants, cette vallée de larmes qu’est leur vie, tout cela, qui traverse les siècles et le temps depuis Sophocle. Des thèmes fondamentaux. À voir et à revoir. 

Parcouru l’enquête de l’Association canadienne pour la santé mentale sur l’augmentation de pensées suicidaires dans la population. « La pandémie fait ressortir à quel point notre système de santé mentale était déjà défaillant au Canada. Nous devons investir dans les programmes et services de santé mentale communautaire, améliorer notre plan national de prévention du suicide et saisir cette occasion pour réparer notre système à long
terme. » 

8 commentaires
  • Céline Métivier - Abonnée 16 octobre 2020 08 h 29

    Un guide pour les personnes endeuillées en période de pandémie

    Mon conjoit est décédé pendant la pandémie. Je suggèrre, en complément de votre article, ce petit Guide pour les personnes endeuillées en période de pandémie qu'une de mes amies m'a fait connaitre. https://praxis.umontreal.ca/public/FAS/praxis/Documents/Formations_sur_l_accompagnement_des_personnes_endeuillees/Guide_deuil_pandemie.FR.pdf

    • Françoise Labelle - Abonnée 16 octobre 2020 10 h 09

      Mes sympathies, Mme Métivier.
      Je ne peux aimer votre commentaire n'étant plus sur Facebook.

  • Françoise Labelle - Abonnée 16 octobre 2020 10 h 08

    Les années de cendre

    Je sais par expérience ce qu'est la douleur de perdre un enfant. Même si on survit aux années de cendre qui s'ensuivent, la vie s'est voilée pour toujours même si on finit par comprendre qu'il faut aimer le temps qui reste (je n'aime pas le mot profiter), que le malheur n'a aucune vertu curative. Le deuil est une expérience très personnelle. Le deuil d'un enfant est l'insulte suprême à la vie.
    Les douleurs ne se comparent pas mais je me souviens d'une dame dont la fille s'était suicidée il y avait dix ans. Il plus facile de se consoler si votre enfant a au moins eu un peu de bonheur.
    J'ai pu l'accompagner jusqu'au bout tout en étant convaincue qu'il s'en sortirait miraculeusement, même aux soins palliatifs. Le déni jusqu'au bout.
    Bien que sceptique face à la science des psys, j'ai préféré être sûre de ne pas commettre un geste qui aurait pourri la vie du plus jeune.

  • Yvon Bureau - Abonné 16 octobre 2020 11 h 45

    L'aidé étant le 1e aidant ...


    ...Donc, on peut parler de 60 000 personnes directement concernées par les 6000 morts de la COVID, juste au Québec. …

    Plus le finissant de la vie (ou son représentant légal) est au cœur et au centre des processus d’information et surtout de décision, plus les processus de deuil seront facilités.

    L' aide médicale à mourir étant une option, certainement que bien des suicides ont été évités parmi ces 6 000 décès.

    Merci, Josée, pour ce lourd mais nécessaire texte.

  • Anaïs Caron - Abonné 16 octobre 2020 11 h 46

    Merci pour cette humanité.

  • Diane Pelletier - Abonnée 16 octobre 2020 13 h 39

    le temps

    Seul le temps nivèle la douleur fulgurante qui nous prend au coeur, au ventre.
    J'ai vécu cela, la mort de ma fille il y a 22 ans. Rien ne nous prépare à cette réalité surréelle, comme en slow motion qui n'en
    finit pas. Elle se trouve, son urne, à Notre-Dame des neiges. Depuis 1998 j'y vais sur la base d'une fois par mois.
    C'est la façon que j'ai trouvé pour garder le contact avec elle.
    J'ai toujours hâte d'aller la visiter, je lui dis tout ce qui me passe par la tête alors, n'importe quoi, un peu comme l'on fait
    avec les gens qu'on aime. Ça donne un certain sens temporel à sa mort, une continuité qui parfois fait mal, beaucoup
    moins toutefois qu'au début.
    En parler aide, à tous ceux qui veulent écouter. Écrire ma rage et mon impuissance m'a soulagé parfois pas tout le temps.
    Personne ne peut souffrir à notre place. Personne. Ça s'atténue avec le temps, on s'en rend compte un beau jour et la vie continue.
    Bête de même.