La confinée magnifique

Le 3 novembre prochain n’est pas que le jour fatidique de l’élection américaine, qui risque de dégénérer en guerre civile. Il y aura d’autres événements sur cette Terre. Si, si, on nous l’assure. L’attribution à Paris du prix Femina, par exemple. Dans la catégorie essais figure en nomination le magnifiquement poétique Les villes de papier de la Québécoise Dominique Fortier, publié chez Grasset (au Québec chez Alto), également en lice pour le Renaudot décerné une semaine plus tard. Mais qu’elle l’emporte ou pas, son ouvrage hypersensible à la plume exceptionnelle scintille sur la planète littéraire comme un bijou de prix.

Une œuvre inclassable, à vrai dire, biographie fantôme et romancée de la poétesse du Massachusetts Emily Dickinson au XIXe siècle, avec des pans d’autofiction. Essai ? Si l’on veut. Roman ? Pourquoi pas ? Chacun le pose dans la case qu’il a choisie.

Rebelle dans sa jeunesse, longtemps recluse, en voyage dans sa chambre et son jardin à Amherst, cette poétesse austère et exaltée, vouée à sa muse comme une mystique, à peine publiée de son vivant et de façon tronquée, plus tard encensée, demeure une énigme. En 2016, Terrence Davies, à travers le très beau film Emily Dickinson – A Quiet Passion, avec Cynthia Nixon dans le rôle-titre, tenta de la décrypter. On la retrouve surtout dans ses poèmes où la mort, la nature, l’introspection, la quête de transcendance se répondent. « Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots », écrivait cette admiratrice de Shakespeare et des sœurs Brontë. Destin extrême que celui d’une cloîtrée volontaire qui rejetait les règles poétiques du temps, au profit des vers courts sans l’appui de la rime.

En ces temps de confinement, j’invite à retrouver cette femme de lettres victorienne, dont la vie intérieure fut un refuge. Durant la seconde moitié de sa vie, elle ne s’adressait aux visiteurs qu’à travers une cloison et écrivait des lettres envolées à un mentor imaginaire. En Nouvelle-Angleterre, sa famille aisée, puritaine mais compréhensive, dont sa sœur Lavinia si présente, tenait lieu de rempart contre les intrus désireux de percer sa coquille. Huit cents poèmes seront découverts après la mort d’Emily, disparue à 55 ans au printemps 1886. Elle aura vécu dans un autre monde que le nôtre, protestant et revêche, où elle aura tour à tour rejeté la foi de ses pairs et tâché de l’embrasser à sa manière. Les gens mouraient autour d’elle comme des mouches du typhus, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde. Comment y trouver un sens ?

La bulle d’Emily Dickinson

Alors, entre ses écrits retrouvés dans une anthologie consacrée à ses vers frémissants, pourquoi ne pas replonger dans Les villes de papier de Dominique Fortier, publié au Québec en 2018 (finaliste au Prix des collégiens), avant la sortie française cette année chez Grasset ? La Québécoise a si bien recréé à travers des recherches et imaginé, parfois, la bulle d’Emily Dickinson. Entre la vie familiale ponctuée de deuils, de joies, de dépressions, ses plaisirs d’herboriste, ses talents de cuisinière, ses trouvailles littéraires, ses lectures, ses contacts hérissés avec le monde extérieur bientôt réduits à presque rien, s’éclaire une vie d’exception. D’elle ne subsiste qu’une seule photographie de jeunesse et une autre, non authentifiée, participant à son mystère.

Elle se suffisait à elle-même, cette femme de blanc vêtue dans le domaine de Homestead face au cimetière, devenue de façon posthume une voix majeure de la poésie américaine. Dominique Fortier l’a beaucoup comprise par intuition : « Les mots sont de fragiles créatures à épingler sur le papier. Ils volent dans la chambre comme des papillons. Ou bien ce sont des mites échappées des lainages — des papillons à qui manquent la couleur et l’esprit d’aventure », écrit la romancière québécoise, confondue avec la poétesse.

Dickinson avait un herbier et Dominique Fortier a butiné en abeille ses pensées, ses intuitions, les heures perdues par l’horloge implacable et « les oiseaux, les arbres et les planètes qui peuplent son crâne, cette autre chambre secrète ».

Embrassant ainsi plusieurs pans de sa vie en fragments, on se fascine pour ses études au séminaire du mont Holyoke, où la future poétesse affirmait devant toute sa classe ne pas espérer accueillir le seigneur dans son cœur. Quelle profession de non-foi courageuse pour son milieu et à l’époque !

Dominique Fortier écrit des phrases très fortes sur Emily Dickinson : « Elle a besoin de si peu de choses qu’elle pourrait être morte — ou n’avoir jamais existé. » Et aussi « Emily écrit sur le monde qu’elle habite, tout en sachant qu’il serait plus beau si personne ne l’habitait. »

Et cette femme claquemurée m’a semblé faire écho à nos confinements, mais avec une exaltation qui l’aura entraînée en des zones que seule la poésie pouvait transcender.

2 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 18 octobre 2020 09 h 42

    De mémoire, comme ça...

    Mme Tremblay,

    Je ne me souviens pas avoir lu un tel panégyrique pour un homme.

    La dernière fois, je crois que c'était au sujet de Nelson Mandela, mais jamais en un texte aussi long.

    Je lis et traduis en pensant à M. Mandela votre 3ème paragraphe.
    Le décrire faible, doutant, puis se ramassant et affiirmant? Jamais. On a parlé de son emprisonnement, de ses paroles, mais de sa personne? Je ne crois pas.

    Il y a eu un, et des films sur lui. Comme un monument. Comme une route parsemée d'embûches dont il sort victorieux. Un héros à l'Américaine quoi. Un humain? Pas vraiment, sauf les "petites touches" nécessaires pour le rendre attachant dans "Mandela".

    Je ne vous fais évidemment aucun reproche, au contraire! Chaque humain devrait, une fois dans sa vie, revcevoir un tel hommage. Ne serait-ce que pour avoir survécu aux monstres de l'adolescence et à cet autre monstre, celui qui se profile sou la peau, l'adulte en devenir.

    Dans certains écrits il suffit que le mot "femme" soit employé pour que mille sens s'y aggrègent, courage tranquille, pacifisme, solidarité sourde, rébellion non violente, toutes des images fausses évidemment mais qui restent inaltérablement collées au mythe créé par le féminisme des années '70.
    On ne peut pas passer sa vie à défaire et analyser chaque mythe,

    Toutefois je constate que le mythe de l'homme, lui, est mort. Il a été défait comme feuillage au vent, et rien ne l'a remplacé sauf les superhérios pour préadolescents. Mort parce que faux, bien sûr. Personne ne le regrette, en tout cas pas moi. Mais il faut se poser des questions bien pragmatiques.
    Quels dommages sont causés par ce manque identitaire qui couvre tout l'Occident?
    Combien de vies avortées, combien de meurtres ou de viols? Combien de crises d'éthylisme létales et d'overdoses?
    Sais pas. Des questions.

    En tout cas, je dois vous féliciter pour ce texte qui invite à penser de travers. Et vive les tout-croches.

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 18 octobre 2020 11 h 03

    J'abonde!

    Moi qui adore la poésie, je suis sorti bien sûr émerveillé de la lecture de l'essai une touche autofictionnel «Les villes de papier» de Dominique Fortier.

    Néanmoins, je ne peux pas m'empêcher d'y voir toute de suite l'influence directe, en tout cas de faire le rapprochement d'avec les chefs-d'œuvre monumentaux de Victor-Lévy Beaulieu dont c'était déjà la manière consacrée d'aborder l'essai littéraire romancé, la griffe inimitable pour ainsi dire: «Monsieur Melville», «James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots», parus tous deux chez Boréal compact, lesquels mériteraient tous les prix du monde!