Le fossé

Né à Montréal en 1913, Phillip Goldstein n’a que six ans lorsqu’il part vivre à Los Angeles. Son père se suicide. Il a dix ans. Élève d’une classe d’arts plastiques, il rencontre Jackson Pollock. Il a 15 ans. Il va alors se donner un nom, celui que nous connaissons : Philip Guston.

En 1931, en pleine crise économique, neuf jeunes garçons noirs sont accusés du viol d’une jeune femme. Huit d’entre eux, en moins de deux, sont condamnés à mourir. Ils sont jugés coupables, de par leur race même. Ce déni grossier de justice indigne. Des socialistes organisent une révision des procès. Rien n’y fait. Les peines de prison à perpétuité ne recevront la grâce qu’après des décennies.

Guston s’insurge tout de suite contre cette situation. Il prend les armes, les siennes : toiles, couleurs, pinceaux. La police saisit son œuvre et la détruit. Guston ne va pas cesser pour autant de dénoncer la haine d’un monde rapace qui tourbillonne au-dessus de la vie.

Dans Les conspirateurs, une de ses premières œuvres majeures, se profile la figure sombre du Klu Klux Klan, un thème qui reviendra dans son travail. Au début de la crise économique, le Klan compte plus de 4 millions de membres aux États-Unis. Ce mouvement raciste, présenté comme l’expression de la psyché nationale dans The Birth of a Nation, film à succès d’Hollywood, essaime jusqu’au Canada. Une photo, prise à Kingston en Ontario, montre des membres canadiens du KKK montés sur de grands chevaux. Revêtus de cagoules blanches, ils viennent de brûler une croix noire.

Il devait être possible, au cours des prochains mois, de se rendre à Boston, afin d’y admirer, dans un des plus beaux musées de la ville, une grande rétrospective de l’œuvre flamboyante de Guston. Aindrea Emelife, une commissaire noire et critique d’art, soutient que « le travail de Guston vous met dans une prise de tête et vous oblige à regarder le visage du mal, en réorganisant votre sens de la réalité pour qu’il en sorte plus élevé — et c’est ce que l’art doit faire plus que jamais ».

Cette rétrospective devait aussi être présentée dans divers musées, dont la Tate Modern, à Londres. Ce n’est pas la pandémie qui a mis un frein à l’exposition. Fin septembre, les directions des musées qui l’avaient programmée, aux prises elles aussi avec les effets d’une crise économique rampante, ont décidé de faire marche arrière. Selon elles, les œuvres de Guston risquent d’être comprises de travers et de choquer. Il a donc été jugé plus sage de ne pas lutter contre l’ignorance, malgré les protestations de nombre d’artistes.

Même chose du côté de San Francisco. En 2019, un ensemble de treize fresques intitulé Life of Washington, signé par Victor Arnautoff, un peintre qui fut l’assistant du muraliste Diego Rivera, est condamné à la destruction. Arnautoff avait représenté en 1936, sur les murs de l’école secondaire George-Washington, les perspectives impérialistes et racistes du père fondateur des États-Unis afin de les dénoncer. Les commissaires de l’école ont fini par lire dans cette œuvre exactement son contraire. Dans l’ensemble de sa carrière pourtant, Arnautoff n’a cessé de dénoncer l’esclavage, la colonisation, la suprématie blanche, selon une perspective antiraciste.

Le conseil scolaire de l’école George-Washington, fléchissant devant les protestations, a finalement convenu de ne pas détruire les œuvres, mais de les masquer de façon permanente, ce qui implique la construction de cloisons pour la somme de 800 000 $. Il est toujours plus facile apparemment de dénoncer la destruction des bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan que celles qui se produisent en Amérique.

En 1998, alors que le gouvernement de Lucien Bouchard se débarrasse, au nom de l’austérité, de milliers d’employés de l’État, dont ceux de la santé, la chaîne d’épicerie Provigo retire une vidéo d’Yvon Deschamps dans laquelle se trouve un monologue intitulé Nigger Black. L’humoriste, connu pourtant comme un défenseur des plus démunis, se fait reprocher ce monologue où il dénonce, sous les traits d’un imbécile heureux, l’abjection du racisme ordinaire. Il se trouve du coup soupçonné de plaider en faveur de ce qu’il a combattu toute sa vie : l’exclusion, la discrimination, la pauvreté qui en découle. En analysant tous ses monologues de la même façon, c’est-à-dire comme une dinde au rayon des produits surgelés, il aurait été facile de conclure, tant qu’à faire, que Deschamps est antisyndicaliste, homophobe, misogyne et antisémite.

L’humoriste français Coluche, qui n’hésitait pas lui non plus à mettre le racisme, l’homophobie ou le chômage au cœur de monologues, avait rétorqué à ceux qui s’en offusquaient, dans un esprit libre, très Charlie Hebdo : « J’ai pris le parti de rire de ce qui n’est pas drôle. »

Mais tout vieillit. L’art et l’humour aussi. Le temps, qui décante la vie, nous donne au moins la possibilité d’apprendre, par l’observation de ses sédiments, pour peu qu’on veuille bien ne pas en rester à la surface des choses.

Il est entendu que le racisme systémique existe. Des communautés en font les frais. Des personnes en meurent. Comment pourrait-on le nier autrement que dans des arabesques de la pensée ? Pendant ces cirques de dénégations, qui attisent la colère et renforcent les cloisons, des inégalités outrageantes persistent.

Depuis la pandémie, tous les indicateurs montrent que les disparités n’ont cessé d’augmenter. Les communautés noires et racisées, celles parmi les moins bien nanties, sont les plus à risque d’en subir les effets. L’intolérance qui découle aussi de ce fossé pousse à s’entre-dévorer tandis que les plus riches s’engraissent. Entre avril et juillet 2020, en plein confinement, la fortune combinée des Canadiens les plus riches a augmenté de 23 %, passant de 144,1 milliards de dollars à 178,5 milliards.

Les luttes qui se limitent à traquer pour les cacher des images du passé, sans même les interroger, se font-elles par ailleurs volontairement aveugles devant ces outrances économiques bien de notre temps qui crèvent pourtant les yeux ?

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