Le prisonnier

Les politiques d’austérité du gouvernement Couillard et l’usure de quinze années depourvoir libéral presque ininterrompu ont assurément été des facteurs importants de la défaite historique du PLQ à l’élection du 1er octobre 2018, mais la clé du succès de François Legault a été de convaincre les Québécois que le PLQ méprisait leur identité et les considéraient comme une bande d’intolérants, voire de racistes, en particulier dans le dossier de la laïcité.

Pendant des mois, il a accusé M. Couillard de chercher à les culpabiliser, notamment en voulant créer une commission d’enquête sur la discrimination et le racisme systémique comme l’avait fait l’Ontario. Il a si bien réussi que l’ancien premier ministre y a renoncé et l’a remplacée par un « Forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination » complètement bidon.

M. Legault est un homme intelligent, qui a démontré sa capacité à reconnaître une erreur, mais il est prisonnier de son discours passé dont il devrait se libérer. Il en a beurré tellement épais qu’il lui semble maintenant impossible de faire marche arrière et d’accoler le qualificatif « systémique » au mot « racisme », de peur que ses électeurs — et ses députés — ne comprennent pas les subtilités de sa dialectique. Chaque question sur le sujet provoque chez lui un agacement manifeste.

Son grand argument est de dire, comme dans le cas de la COVID-19, que le problème est « moins grave » qu’aux États-Unis. La belle affaire ! On pourrait dire qu’il est également « moins grave » en Ontario ou au Nouveau-Brunswick. Pourtant, tant Doug Ford que Blaine Higgs ont reconnu que du racisme systémique existe bel et bien dans leur province. Ni l’un ni l’autre ne sont pourtant reconnus comme des chantres du multiculturalisme à la Justin Trudeau. Pas plus que le maire Labeaume, qui en reconnaît maintenant l’existence.

  

Qui plus est, le racisme systémique serait une réalité à géométrie variable. Le Groupe d’action contre le racisme créé par le gouvernement semble disposé à reconnaître que les Autochtones en sont victimes en raison de leur relation « historique » avec l’État, ce dont il faut assurément se réjouir, mais ce ne serait pas le cas des minorités visibles.

Sur quoi donc est fondée la discrimination dont sont victimes ces minorités, qui ont en commun de ne pas être de couleur blanche, si ce n’est sur le racisme ? La cheffe de l’opposition officielle, Dominique Anglade, a parfaitement raison : si on veut la régler, « il faut reconnaître l’entièreté de la problématique », plutôt que de simplement éteindre les feux.

Au fil des rapports qui ont dénoncé le traitement qui leur est réservé, dont la mort tragique de Joyce Echaquan a illustré tout l’odieux, les Québécois ont développé une certaine sympathie, parfois même un sentiment de culpabilité envers les Autochtones, dont leurs ancêtres ont accaparé les terres, alors que les minorités visibles sont encore trop souvent considérées comme des immigrants qui devraient se contenter d’être reconnaissants qu’on ait eu la bonté de les accueillir, même quand ils sont ici depuis deux générations ou plus. L’humanité et la justice n’ont pourtant rien à voir avec l’ancienneté.

Les grands leaders ne se laissent pas dicter leur conduite par les préjugés de ceux qui les élisent. Ils se font au contraire un devoir de les combattre pour mieux rassembler. Dans la lutte contre la COVID-19, M. Legault dit ne pas chercher à être populaire, mais à faire ce qui doit être fait. Le même principe devrait le guider dans la lutte contre le racisme.

  

Limiter la reconnaissance du racisme systémique aux seuls Autochtones risque de placer les coprésidents du Groupe d’action gouvernementale, Nadine Girault et Lionel Carmant, dans une situation pour le moins embarrassante. Comment ces deux ministres issus de la communauté haïtienne vont-ils lui expliquer qu’elle a tort de croire en être victime ? La création de ce comité était un « rendez-vous avec l’histoire », disait la ministre de l’Immigration. S’il n’ose même pas nommer le problème, plusieurs vont conclure à un rendez-vous manqué.

En 1988, trois ministres anglophones du cabinet Bourrassa, Clifford Lincoln, Herbert Marx et Richard French, ont démissionné avec fracas simplement parce que M. Bourrassa refusait de rétablir l’affichage bilingue dans les commerces, comme l’avait ordonné la Cour suprême. La communauté anglophone n’attendait pas moins d’eux. Il est vrai que Mme Girault (Bertrand) et M. Carmant (Taillon) ne représentent pas des circonscriptions où se concentre la communauté haïtienne, mais ils n’en sont pas moins ses porte-parole au sein du Conseil des ministres.

Depuis son élection, M. Legault s’est employé avec un certain succès à rendre aux Québécois leur fierté supposément bafouée par les libéraux. Assurer à tous la dignité, la justice et l’égalité des chances devrait précisément être un objet de grande fierté quand on se veut « quelque chose comme un grand peuple ».

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