De précieux éclairages

Les pages du Devoir ont permis cette semaine de faire état d’un important débat qui concerne l’enseignement de l’histoire au cégep. Il touche notamment la place qu’il convient de faire à l’Antiquité et au Moyen Âge au moment où se met en place un nouveau programme de sciences humaines.

Le grand Guy Rocher a signé, avec plus de 200 autres personnes, une lettre déplorant notamment que l’on « évacue les héritages antiques et médiévaux ».

Cet épisode met en lumière que si l’histoire est bien l’étude du passé humain, le choix de ce dont on souhaite conserver mémoire est lourd d’un incontournable poids politique, voire idéologique, et d’inévitables choix pédagogiques.

Mais je ne veux pas entrer ici dans ces considérations. Je souhaite plutôt, moi qui ai toujours accordé en éducation une si grande importance à l’histoire, y compris celle de l’Antiquité et du Moyen Âge, vous proposer un petit jeu. Il veut rappeler ce qu’a d’éclairant, notamment pour comprendre le présent, l’étude de cet épisode l’histoire de l’éducation.

Voici donc, entre tant d’autres et sous forme de questions, six choses importantes et amusantes qu’on apprend en étudiant l’histoire de l’éducation et de la pensée sur l’éducation durant l’Antiquité et le Moyen Âge.

Les réponses suivent… mais il ne faut pas aller les voir avant d’avoir répondu à toutes les questions !

Petit questionnaire

 

(1) Je ne connais guère de porte d’entrée aussi riche et stimulante pour penser l’éducation que celle que nous proposent les Anciens à partir d’Homère et jusqu’à la fin de l’Antiquité et dont l’impact se fait sentir bien au-delà. Il s’agit de se demander en quoi consiste la vie humaine la meilleure possible ; si cela peut ou non s’apprendre ; dans quelle mesure, le cas échéant ; et comment alors s’y prendre pour l’enseigner. Vastes et ô combien stimulantes questions. Le mot employé par les Grecs pour désigner cette idée de vie humaine la meilleure possible est (imparfaitement) rendu en français par les mots « excellence » ou « vertu ». Quel est ce mot ?

(2) Le vocabulaire qu’on acquiert en fréquentant les Anciens est parfois amusant. Tout le monde sait ce qu’est un pédagogue. Mais quelle personne désignait aussi le mot grec dont il est tiré ?

(3) L’histoire a parfois des détours inattendus, mais qui éclairent le présent. Quand Platon fonde son école, il le fait sur un site d’Athènes dédié à un héros. Son école portera ce nom et bien des écoles et des institutions depuis, et aujourd’hui encore, le portent elles aussi. Comment s’appelait ce héros ? Et comment donc s’appelait l’école de Platon ?

(4) L’école de Platon durera presque cinq siècles. Nos universités, elles, datent du Moyen Âge. Le type de pensée qui s’y développera tente de concilier révélation et philosophie, notamment celle d’Aristote. Le mot qui la désigne prendra à la Renaissance cette connotation nettement péjorative qu’il conserve aujourd’hui et qui renvoie à son caractère jugé pédantesque, à son manque d’originalité, à cette tendance à couper les cheveux en quatre. Vous employez sans doute encore ce mot. Qui sait : il s’applique peut-être même à des choses qu’on peut observer dans l’université actuelle ?

(5) Une autre porte d’entrée immensément riche et stimulante pour penser l’éducation, et que nous fait découvrir la fréquentation des Anciens, consiste à se demander en quoi, jusqu’où et comment des savoirs acquis par elle conféreraient une autorité politique. Y a-t-il vraiment une telle expertise pour décider du bien commun ? Laquelle ? Comment l’acquiert-on alors ? Se pourrait-il, autrement dit, que le savoir, ou du moins un type particulier de savoir, donne accès au juste, au bien ? Platon a cru que oui et les hommes et les femmes ayant reçu cette longue éducation qu’il dessine dans La République (elle prend fin quand ils ont 50 ans !) portent un nom bien particulier qui allie savoir et pouvoir politique. Quel est ce nom ?

(6) Le curriculum de base, à l’université médiévale, est consacré aux arts, c’est-à-dire à des savoirs jugés émancipateurs, libérateurs : à ce qu’on appelle pour cela les « arts libéraux » — et on parle aujourd’hui encore d’un idéal d’éducation libérale. Il y a sept arts libéraux, et dans leur nomenclature, il n’est pas interdit de lire quelque chose qui préfigure notre volonté de dispenser une culture générale alliant humanités et sciences. Quoi qu’il en soit, ces arts libéraux se composent d’un trio (le trivium) et d’un groupe de quatre (le quadrivium). Quels sont ces savoirs regroupés sous ces mots ?

Les réponses

 

(1) Le mot est « arété ».

(2) La pédagogie est bien sûr l’art de la direction, de l’éducation des enfants. Mais le pédagogue est aussi l’esclave chargé de conduire l’enfant à l’école. Il pouvait aussi l’aider à apprendre ses leçons…

(3) Il s’agit d’Academos et donc du mot : « académie ». L’école d’Aristote s’appelait, elle, le Lycée. Ce mot aussi est bien entendu lui aussi fréquent pour désigner des écoles.

(4) C’est le mot « scolastique ».

(5) Ce sont les philosophes-rois.

 

(6) Le trivium comprend la grammaire, la dialectique et la rhétorique ; le quadrivium, l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie.

Une lecture

 

Henri-Irénée Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Seuil, Paris, 1948.

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