Les frères ennemis

L’élection d’Annamie Paul à la tête du Parti vert du Canada est arrivée comme une bouffée d’air dans le paysage politique canadien. Première femme noire à devenir cheffe d’un parti politique fédéral, cette avocate torontoise parfaitement bilingue prend la relève d’Elizabeth May à un moment où le PVC est en pleine ébullition. Si la course à la chefferie du cinquième parti à la Chambre des communes est passée presque inaperçue dans les médias, le résultat a rappelé que la démocratie canadienne est bel et bien vivante, même en ces temps de COVID-19.

Le débat sur les orientations que doit prendre le Parti vert a divisé les militants en deux camps lors de la course. Les « modérés » comme Mme Paul mettaient l’accent sur l’accélération de la lutte contre les changements climatiques et sur le renforcement du filet social. S’ils critiquaient les excès du capitalisme, ils n’en appelaient pas pour autant à son abolition ; contrairement à l’aile plus radicale du parti, qui faisait de « l’écosocialisme » son principe de base. Son porte-étendard, le journaliste montréalais Dimitri Lascaris, a failli battre Mme Paul au huitième et dernier tour de scrutin. Elle a fini par l’emporter avec seulement 51 % des quelque 23 000 votes exprimés, une victoire qui n’est pas sans rappeler celle d’Andrew Scheer au Parti conservateur en 2017. Il lui reste passablement de pain sur la planche pour consolider sa mainmise sur le parti. Ce sera le premier test de son leadership.

En effet, beaucoup de militants verts veulent que leur parti devienne plus… militant. Ils prônent la désobéissance civile, à la manière du groupe Extinction Rebellion, qui a forcé la fermeture de plusieurs ponts majeurs à travers le pays en octobre dernier afin d’attirer l’attention du public sur l’urgence climatique. Mme Paul saura-t-elle convaincre ces mêmes militants de s’engager dans la lutte électorale afin de faire du Parti vert une véritable force politique nationale et de remplacer le Nouveau Parti démocratique comme principale voix des progressistes au pays ? Ou est-ce qu’elle devrait plutôt négocier une alliance entre le PVC et le NPD, en avance de la prochaine campagne électorale, comme le réclament certains militants des deux partis ?

  

Le mouvement One Time Alliance, qui a pris racine en Colombie-Britannique, demande au PVC et au NPD « d’unir leurs forces en présentant un seul candidat de l’alliance dans les principales circonscriptions lors des prochaines élections fédérales, soutenu par une plateforme commune basée sur la réforme démocratique, une action climatique vigoureuse et la justice sociale ». Il s’agit d’une centaine de circonscriptions où la consolidation du vote vert et néodémocrate ferait en sorte d’augmenter sensiblement les chances d’une victoire du candidat. Mme Paul a semblé rejeter cette possibilité cette semaine en disant que « lors de la prochaine élection, je pense que l’on aura un choix clair et une nette différenciation entre nos deux partis ». Mais la question risque de lui être reposée plusieurs fois dans les prochains mois.

En effet, Mme Paul semble elle-même favoriser cette stratégie en appelant au désistement du candidat néodémocrate dans la circonscription de Toronto-Centre, où elle tente sa chance lors de l’élection complémentaire du 26 octobre prochain. Elle aurait voulu que le premier ministre Justin Trudeau reporte la date du scrutin en raison de la hausse du nombre de cas de COVID-19 dans la Ville Reine depuis quelques jours. Mais vendredi, le premier ministre a rejeté la demande de MmePaul. Les verts n’ont pas opposé un candidat au chef néodémocrate Jagmeet Singh lorsque celui-ci s’est présenté lors d’une élection complémentaire dans Burnaby-Sud, en Colombie-Britannique, en 2019, et ils s’attendent maintenant à un retour d’ascenseur.

La situation n’est toutefois pas comparable. Toronto-Centre demeure une forteresse libérale depuis presque trois décennies. La circonscription fut laissée vacante par le départ de l’ancien ministre des Finances Bill Morneau. Les libéraux ont choisi une journaliste torontoise bien en vue, Marci Ien, pour porter leurs couleurs lors de l’élection du 26 octobre. Coanimatrice à l’émission The Social à CTV, une sorte de version canadienne de The View, Mme Ien a fait une sortie très médiatisée en 2018 en disant avoir été arrêtée par la police trois fois au volant de son VUS pour, selon elle, le seul et unique « crime » d’avoir été une femme noire circulant dans un quartier chic.

  

La victoire de Mme Ien dans Toronto-Centre n’étant selon toute vraisemblance qu’une formalité, Mme Paul devra trouver une autre circonscription si elle souhaite gagner un siège à la Chambre des communes. Il n’est pas question que l’un des trois députés verts actuels, dont Mme May, cède sa place à la nouvelle cheffe. Pour le moment, les circonscriptions « prenables » ne se comptent que sur les doigts d’une seule main.

Mais la donne pourrait vite changer si Mme Paul réussit à se faire connaître dans les prochains mois. Elle a fait une excellente première impression lors de son discours de dimanche dernier et dans les entrevues qu’elle a données aux médias après sa victoire, dans les deux langues officielles. Mme May n’a jamais su faire une percée au Québec, et ce, malgré l’engouement pour l’environnement que semblent entretenir les électeurs québécois. Son français approximatif y était sans doute pour quelque chose.

Mme Paul n’aura pas ce problème.

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 10 octobre 2020 08 h 49

    Un NPD loin des Verts!

    On peut voir la distance importante entre le NPD et les Verts en Colombie-Britannique alors que le PM Horgan, néodémocrate, a déclenché des élections récemment au mépris de l'entente qu'il avait avec les Verts pour encore un an. Malgré cette entente, le gouvernement NPD a continué la dévastation des forêts anciennes, déjà détruites à plus de 95%, pour en faire des « pellets » et du papier de toilette chinois (les grands arbres sont expédiés directement en Chine pour y être transformés).

    Ce n'est pas tout, le NPD aurait pu arrêter le désastre environnemental du barrage du Site C dans la vallée de la rivière la Paix mais il a continué ce projet pharaonique malgré que la province n'a pas besoin de cette électricité (c'est pour exportation) et des dommages irréparables à une zone extrêmement fertile. Le gouvernement NPD, pour forcer la construction du gazoduc CGL, a aussi envoyé la police fédérale pour attaquer les défenseurs du territoire des Wet'suwet'en qui agissaient sur un mandat des chefs héréditaires de la nation. Cette attaque au début de cette année a entraîné les blocages ferroviaires qu'on a connu par la suite et M. Horgan a renvoyé la balle au fédéral...

    Il ne faut surtout pas oublier que le NPD est le parti des syndicats et en CB il n'avait pas d'intérêt à arrêter les grands projets industriels puisqu'ils génèrent beaucoup d'emplois pour les membres des syndicats. Les Verts se sont retrouvés en porte-à-faux de leur plateforme mais ils avaient peu de choix car l'alternative, les BC Liberals, sont encore pires.

    Donc, il fait peu de doutes que si le NPD et les Verts sont frères, ils ne sont certainement pas sur la même longueur d'onde et on pourrait certainement parler de frères ennemis.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 octobre 2020 15 h 28

    encore de la confusion

    Le NPD tire de + en + vers le vert, ce qui lui aliène une clientèle traditionnelle de syndiqués employés dans les industries 'néfastes' comme les hydrocarbures, l'auto, la foresterie et j'en passe. Et, de même les Verts tirent de + en + à gauche, piétinent les plates-bandes de la gauche socialiste. Quoiqu'on en dise, il n'y a pas qu'un seul 'progressisme'. On peut être vert et opposé au mariage gai, chrétien fervent et socialiste, capitaliste et écolo.