L’autre séparatisme

Linda Kebbab est née à Vaulx-en-Velin, près de Lyon. Une banlieue qui ressemble à celle qui est décrite dans le film Les misérables, de Ladj Ly. Semblables aux personnages du film, ses parents étaient algériens et analphabètes. Le père était éboueur et la mère femme au foyer. J’utilise l’imparfait, car les deux sont morts. Le père d’abord, lorsque Linda n’était qu’adolescente. La mère, ensuite, d’un accident de voiture qui laissa la jeune fille seule avec ses deux jeunes frères.

Mais, Linda n’était pas du genre à traîner à la mosquée ou à se livrer au trafic de drogue comme les petits caïds des Misérables. Elle bossait, elle ! Et pas qu’un peu. Ses parents lui ont enseigné la chance qui était la sienne « d’être née en France, cette terre où nous sont accordés les mêmes droits que tout le monde, sans distinction », écrit-elle dans un livre témoignage intitulé Gardienne de la paix et de la révolte (Stock).

Linda aurait pu vivre dans le ressentiment en se répétant comme un mantra les mots « racisme systémique ». Elle aurait pu s’égarer avec 60 ans de retard dans une chimérique lutte « décoloniale » alors que le pays de ses parents est depuis longtemps indépendant et qu’il n’est plus le sien. « Née en 1981, dit-elle, je suis fière et reconnaissante d’être une enfant de Mitterrand, comme on nous appelait à l’époque : une gosse de la sécurité sociale, de l’école gratuite et de la politique familiale. Avec très tôt cette conscience vive que des millions d’autres petites filles dans le monde sont, contrairement à moi, déscolarisées et privées de loisirs. »

Elle s’est donc accrochée et a relevé ses manches pour trouver sa place dans cette société qui demeure, avec quelques autres, parmi les moins racistes du monde. Sa mère l’imaginait avocate. Elle se rêvait reporter de guerre. Elle sera flic ! Après tout, les policiers ne sont-ils pas souvent le dernier recours des opprimés ? Et les zones de guerre ne manquent pas dans certains quartiers. Devenue syndicaliste, on la verra sur les plateaux de télévision pendant les manifestations des gilets jaunes se faire l’avocate de ses collègues chargés de faire respecter l’ordre face à ces manifestants souvent violents, mais envers qui Linda n’a jamais caché ses sympathies.


 

Son parcours ne colle pas vraiment avec le discours victimaire qui sature aujourd’hui l’espace médiatique. Comme elle l’écrit, « chez nous, pas de fatalisme. Juste l’idée qu’il faut travailler, voire fournir deux fois plus d’efforts que les autres si le destin ne nous a pas placés au bon endroit. » Car la France, comme le Québec d’ailleurs, ne manque pas de ces réussites flamboyantes. Signe que, si rien n’est parfait, on peut y arriver.

Linda en a d’ailleurs beaucoup contre ces associations antiracistes nées au début des années 1980 et qui, dit-elle, « ont fini par dévier totalement » de leur mission pour faire croire aux enfants d’immigrants qu’ils étaient prisonniers d’un plafond de verre. Ces associations, dit-elle, « ont délaissé l’universalisme qu’elles louaient pour donner naissance à de nouveaux collectifs » où « des militants radicaux se servent aujourd’hui de la colonisation et de l’esclavagisme passés » pour faire « croire aux plus jeunes qu’ils sont encore sous la tutelle d’un colonisateur. » Bref, ils les enferment dans une case.

Dans son livre, Linda n’a pas que des mots doux à l’égard de ces banlieues sous l’emprise des mafias et des imams où les policiers n’osent plus se rendre. Elle décrit ces guets-apens régulièrement tendus dans certains quartiers aux forces de l’ordre, et même aux pompiers, où on les caillasse, quand on ne les accueille pas à coups de cocktails Molotov. Elle évoque le nombre élevé de suicides dans la police (59 en 2019) et raconte ces « territoires perdus de la République » aujourd’hui sous la coupe de l’islamisme où les jeunes filles ne peuvent plus se promener en jupe de peur de se faire insulter.

Nul doute que Linda a dû trouver un certain réconfort en entendant, vendredi dernier, le président français reconnaître pour la première fois l’existence en France d’un « séparatisme islamiste ». Ce discours prononcé dans la banlieue des Mureaux, à 30 km de Paris, était attendu depuis longtemps. Selon les sondages, il a été applaudi par 75 % des Français. Emmanuel Macron ne fait pourtant qu’admettre publiquement ce que son prédécesseur François Hollande avait avoué en « off », dans ses entretiens avec les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Un président ne devrait pas dire ça, Stock).

« Comment éviter la partition ? » avait alors demandé François Hollande. « Car c’est quand même cela qui est en train de se produire : la partition », concluait-il. Il aura fallu presque 20 ans pour qu’un président reconnaisse publiquement une réalité que des auteurs courageux, sous la direction de l’historien Georges Bensoussan, avaient pourtant identifiée dès 2002 dans un livre devenu culte : Les territoires perdus de la République (Pluriel). Hier encore, les auteurs de ce livre se faisaient traiter d’islamophobes pour avoir simplement décrit la réalité.

Il n’est jamais trop tard pour sortir du déni.

32 commentaires
  • Pierre Desautels - Abonné 8 octobre 2020 23 h 02

    Les "victimes."


    "Son parcours ne colle pas vraiment avec le discours victimaire qui sature aujourd’hui l’espace médiatique."

    Le discours victimaire, Monsieur Rioux, c'est celui de certains Français nostalgiques d'une certaine époque, vous savez, celui du FN et du RN, que vous reprenez, comme d'habitude, entre deux entrevues avec Maurais chez CHOI (Radio X).

    • Marc Therrien - Abonné 9 octobre 2020 06 h 57

      Et je ne sais pas si « l’autre séparatisme » est en référence à celui des Québécois qui, suivant leur chevalier le plus impétueux, Mathieu Bock-Côté, croient encore à la possibilité de l’indépendance et à l’accession au pays rêvé comme solutions finales aux divers problèmes générés par le multiculturalisme, dont le racisme systémique induit par les personnes racisées qui cherchent à l’imposer, qui les affligent tant.

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2020 09 h 01

      La négation de la réalité ne nous amène nulle part, monsieur Desautels. Nier le rôle terrorisant des Imams salafistes financés par l'Arabie saoudite pour détruire la philosophie des Lumières et pour avancer l'obscurantisme et la misogynie dans l'Occident, c’est de jouer à l'autruche.
      Pour corriger un problème, il faut d'abord reconnaitre son existence au lieu de le nier.
      L'islamisme politique, avec l'ingérence dans la vie de tous les jours des gens ordinaires, pour promouvoir l'aliénation et le désespoir n'aident pas les adhérents à s'épanouir.
      Toute croyance religieuse intégriste est responsable de la misère humaine et le manque d'une cohésion sociale pour le bienvivre ensemble. L'on a qu'a constaté ce qui se passe aux États-Unis à cause des évangélistes intégristes qui sèment la division et la désobéissance civile.
      Ce qui se passe en France va inévitablement se reproduire ici chez nous si on laisse faire les apôtres de l'idéologie victimaire.

    • Lise Bélanger - Abonnée 9 octobre 2020 09 h 30

      M. Therrien: bous n'avez rien compris à M. Bock-Côté. l'indépendance est pour devenir un peuple normal avec un état normal qui s'assume à l'international avec des frontières, des lois etc.... voilà le but de M. Bock-Côté. Il ne s'agit pas d'un pays ridicule ou eden imaginaire où tout va bien comme vous le mentionné. Que le mulriculturalisme soit un bâton dans les roues de nos aspirations est évident mais ponctuel. L'idée d'indépendance date depuis 1760.

    • Guy Beausoleil - Abonné 9 octobre 2020 10 h 51

      Cette chronique ne fait pas l'apologie du nationalisme de droite, mais un constat social. On pourrait bien sûr nuancer et dire que tous n'ont pas la chance de se sortir d'un ghetto où se forgent les conflits identitaires. Si nous devons prendre conscience des effets pervers de la discrimination nous devons aussi être conscient de la complaisance victimaire à laquelle certains s'adonnent et dont d'autres profitent pour assoir leur pouvoir ou leur influence.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 octobre 2020 11 h 05

      Madame Alexan, je vous rejoins dans votre propos, notez-le (lol). Les soldats de Québec solidaire qui carburent à l’obscurantisme d’une religion misogyne et homophobe sont biaisés dans leur aveuglement politique et idéologique volontaire. Cette religion est un tout compris en ce qui concerne la vie sociale, culturelle, politique, économique, judiciaire et législative. Enfin, cette religion a le pouvoir sur toutes les activités humaines de ses adeptes qui croient encore aux amis créationnistes et imaginaires de l’éther sidéral.

      Ceci dit, M. Rioux a raison de dire que c’est un séparatisme en bonne et due forme. C’est pour cela qu’ils n’avaient aucune intention de s’intégrer en France puisque cette immigration n’est qu’une forme d’invasion. Et que font-ils au Québec, la même chose en se recoquillant volontairement dans un communautarisme malsain. Pourtant, à l’inverse des autochtones, il n’y a aucune loi infantilisante pour les garder dans cette négation de la société qui leur a ouvert ses portes. C’est une ségrégation volontaire et un apartheid qui ne conjuguent pas avec une communion sociétale en 2020.

      Il faut le dire, cette religion est incompatible avec nos idéaux démocratiques. Incompatible. Elle est où cette égalité et cette liberté avec les femmes et les minorités sexuelles au sein de cette idéologie politico-religieuse? Elle est où? Les femmes ne sont mêmes pas admises au même endroit que les hommes et encore moins ceux de minorités sexuelles. Et lorsqu’ils auront le nombre suffisant, ils essayeront de nous imposer leurs délires religieux au sein de l’état comme ils l’ont déjà essayé de le faire en Ontario avec l’imposition de tribunaux islamiques.

      Enfin, pour nos soldats de QS, c’est la quadrature du cercle avec cette religion. Ils se disent pour la liberté et l’égalité et pourtant, ils défendent bec et ongles une idéologie qui est la négation de ces piliers de la démocratie. Oui, misère.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2020 13 h 32

      Il faut faire la part des choses, monsieur Dionne. Je ne suis pas d'accord avec votre invective contre Québec solidaire. Ce n'est pas la seule formation politique qui appuie l'islamisme et ce n'est pas non plus, toute la communauté musulmane qui adhère à l'islam politique salafiste.
      Au contraire, beaucoup sont les musulmans qui militent contre le fanatisme et contre l'islam politique: Fatima Hoda-Pépin, Nadia El-Mabrouk, Leila Lesbet, Salman Rushdie et beaucoup d'autres.
      Ce sont les bienpensants et les adeptes du politiquement correct qui appuient les dérives de l'islamisme, sans faire la différence entre l'islam, comme culture, et l'islamisme comme mouvement politique djihadiste.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 9 octobre 2020 13 h 51

      Comme il fait d'habitude, Monsieur Desautels se plaît à voir la paille dans l'oeil des autres plutôt que la poutre dans le sien. C'est bien sûr son affaire.

      Christian Rioux est devenu la bête noire de Monsieur Desautels car les chroniques du premier ont l’habitude détestable de bousculer l’univers bien rangé des certitudes du second. En extrapolant à partir de la réaction de ce dernier - ô combien prévisible - où il tape inlassablement sur le même clou, on trouvera bien dommage que le témoignage, pourtant essentiel, de Linda Kebbab au sujet de son vécu au pays où elle est née et auquel elle s'identifie, ne semble intéresser d'aucune manière une certaine gauche bien-pensante car il ne s'accorde pas avec l'approche idéologique pointue dans laquelle cette dernière s'enferme.

    • Marc Therrien - Abonné 9 octobre 2020 18 h 17

      Madame Bélanger,

      Je comprends bien le but de MBC dont je ne manque aucune de ses chroniques au JDM depuis qu’il s’y trouve. C’est plutôt à son ton et à sa manière de nous entretenir du but que je n’adhère pas. Je suis capable d’imaginer un Québec indépendant sans cultiver la mémoire du traumatisme de la colonisation et la complainte du colonisé qui doit lutter contre le sombre projet d’assimilation des Québécois francophones nés ici descendants de colons d’origine française. Je peux y penser autrement en lisant par exemple le livre d’Éric Martin « Un pays en commun. Socialisme et indépendance au Québec ».

      Marc Therrien

  • François Poitras - Abonné 9 octobre 2020 08 h 27

    Merci M. Rioux

    Afin de ne pas sombrer dans le désert intellectuel de l’anarcho-nihilisme, l'antiétatisme de la gauche postmoderne bouffe à tous les râteliers communautaristes.

    Alors que la surenchère victimaire et sa nov’langue « systémiste» cherchent à établir une légitimé morale et politique à de puants despotismes.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 octobre 2020 08 h 43

    Une autre super chronique

    Si on n'y prend pas garde, nous pourrions nous aussi connaître ce séparatisme musulman. Le MIFI doit y voir. Après celui anglophone et allophone (Montréal), cela en ferait un deuxième. Si les Amérindiens étaient plus nombreux, cela en ferait un 3e.

    • Simon Vermette - Abonné 9 octobre 2020 15 h 23

      What??? Quoi??? Lan??? Qué??? Nous pourrions nous aussi connaître ce séparatisme musulman??? La situation entre la France et le Québec face à l'islam est semblable à ce point? En 2019, l'Observatoire pour la laïcité estimait à 6% le nombre de musulmans dans toute la France... Et, à n'en pas douter, le nombre de musulmans radicaux est certainement beaucoup plus faible. À Montréal, le pourcentage de musulmans est le même que dans toute la France métro. Selon un sondage présenté par radio-canada en 2016, 83% des musulmans canadiens se disent fiers d'être Canadiens... Et puis, tiens donc, tant qu'à évoquer le droit à l'autodétermination identitaire, si d'anciens Français, immigrés et établis en Amérique sur des terres autochtones, peuvent prétendre à l'indépendance et au séparatisme sur cette terre d'accueil, pourquoi des musulmans immigrés ne pourraient-ils pas en faire autant sur celle-ci? N'oublions pas que nous, "Canadiens français" comme "Canadiens anglais", sommes des allochtones...
      Et pour revenir à la France, ne nous viendrait-il pas à l'esprit que Macron tente d'aller chercher des votes à l'extrême-droite en adoptant cette position? Macron prépare le terrain de la fin de son quinquennat prévu début 2022... Sa popularité remonte doucement et il y a des raisons... Il flirt visiblement avec un nouveau bassin d'électeurs...
      Bref, tout ce "melting pot" de complexité réduit à la phobie d'un groupe religieux bouc-émissaire me fâche, me stresse, m'inquiète, m'exaspère et me fait rire en même temps, comme quoi ma réaction est tout aussi absconse que le dossier que la génère.

  • Claude Lemire - Abonné 9 octobre 2020 08 h 55

    Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes (*)

    Il faudrait relire ce livre de Charb, le directeur de Charlie Hebdo, assasiné en janvier 2015. On est maintenant loin de ce temps où tout le monde «était Charlie» ! (*) Éditions les Échappés, Paris, 2015.

  • François Beaulé - Inscrit 9 octobre 2020 08 h 59

    Le libéralisme induit la désintégration sociale

    La conception libérale de l'être humain est centrée sur l'individu et sur la fausse croyance en une liberté absolue attribuée à l'individu. Voilà pourquoi les sociétés libérales modernes se désintègrent en de nombreux sous-groupes dans lesquels les individus cherchent une appartenance. Que Macron ou Rioux (!) dénoncent le séparatisme n'y changera rien.

    Le libéralisme est en crise et ajouter de la répression contre les méchants séparatistes ne résoudra rien. Il faut une remise en question radicale du libéralisme qui désintègre les sociétés et détruit la nature.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2020 10 h 40

      L'intégrisme religieux est aussi toxique que le néolibéralisme, monsieur Beaulé. L'un n'exclut pas l'autre. Faire de l'aveuglement volontaire en niant le rôle délétère de l'extrémisme religieux dans la misère humaine et l'effritement de la cohésion sociale c'est de se faire l'allier des promoteurs du néolibéralisme qui utilisent l'intégrisme religieux afin de "diviser pour mieux régner."