Systémique, vous dites?

Sur la façade du théâtre Espace Go, angle Saint-Laurent et  Saint-Joseph, se laisse admirer jusqu’au 31 octobre l’œuvre de Caroline Monnet intitulée Debouttes ! Conçue avant la mort terrible de l’Attikamek de Manawan Joyce Echaquan sous les insultes de soignantes à son chevet, on croit y voir une référence directe à la tragédie qui nous tend un si douloureux miroir.

Sur cette murale, des photos de femmes autochtones parfois superposées et retravaillées, derrière ou devant des barreaux évoqués, témoignent de 50 ans de luttes, de l’ombre à la lumière. Certaines figures apparaissent en arrière-plan — se profile en noir et blanc le beau visage de jeunesse d’Alanis Obomsawin à la mine tragique. Devant, d’autres silhouettes en couleur, démultipliées, ici le poing levé, là avec un enfant dans les bras ; toutes debouttes. Point d’orgue du déambulatoire d’Espace Go Je suis une femme d’octobre, en escales sur le boulevard Saint-Laurent, cette œuvre ne pouvait trouver meilleure caisse de résonance qu’aujourd’hui.

Les racines hybrides de Caroline Monnet, Algonquine par sa mère, Française par son père, participent à son œuvre de plasticienne et de cinéaste penchée avec style sur les réalités des Premières Nations. Et durant cette éprouvante seconde vague, alors que galeries et musées se retrouvent cadenassés en zone rouge, m’arrêter devant sa murale m’a paru un acte de résistance. Toutes ces images de femmes autochtones qui en ont bavé mais se redressent portent surtout en elles la tragédie de la patiente attikamek à l’hôpital de Joliette. Par son atroce et ultime témoignage sur Facebook, son visage, pourtant absent, paraît flotter au-dessus de la murale. Il le mérite, tant le sort de Joyce Echaquan dessille les yeux d’une foule de Québécois scandalisés, saisissant enfin à quoi sont confrontés les premiers habitants du pays.

Ni la crise d’Oka (qui avait divisé l’opinion publique) ni les commissions d’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées ou sur les infâmes pensionnats n’étaient parvenues jusqu’ici à mobiliser vraiment nos troupes en leur faveur. Ce chapelet d’injures d’une infirmière et d’une préposée aux bénéficiaires envers une agonisante sur vidéo a réussi ce miracle-là ! Lever une société pour dire : c’est assez ! On n’accepte pas pareil racisme haineux ! Changeons le système !

Et les excuses de François Legault, l’enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan, la volonté d’agir ne peuvent absoudre ce refus de qualifier de racisme systémique les outrages reçus par les Premières Nations. Comme si les Québécois étaient des enfants à protéger contre des réalités perturbantes, sur ce plan autant que face aux dérives comportementales devant la remontée de la COVID. Mais on est mûrs pour voir nos angles morts, justement. Sinon, comment corriger le tir ?

Avant d’être journaliste, j’ai travaillé pour le défunt Conseil attikamek-montagnais. Plusieurs de mes collègues avaient connu les pensionnats autochtones mais en parlaient peu, tant leurs traumatismes demeuraient profonds. Dans les communautés éloignées de la taïga, le silence pesait sur les abus sexuels des pères Oblats, dont ceux d’Alexis Joveneau à Unamen Shipu. On entendait chuchoter des horreurs : violences impunies sur les Innus par des villageois des environs (anglophones ou francophones), viols, adoptions forcées, injures, humiliations permanentes. Un juge, au coin de la table, préconisait en privé l’assimilation complète des premiers peuples « pour leur bien ». Des rendez-vous d’affaires au bar de mon hôtel près d’une réserve devaient s’annuler car les « Indiens » étaient barrés du lieu. Mes protestations demeuraient lettre morte. La conversation se poursuivait dehors.

C’était avant la crise d’Oka, qui redonna en 1990 une fierté à des populations revenues de loin qui avaient accueilli nos ancêtres pourtant. En amont de l’été rouge, on ne trouvait guère de journalistes affectés aux questions autochtones. Après, oui. Les problèmes se voyaient de plus en plus nommés. Rien ne changeait en profondeur, je le constatais en retournant faire des tours là-bas comme en suivant leurs combats.

Les citadins s’imaginent mal l’ampleur des conflits qui subsistent entre des petites communautés voisines aux racines différentes. Plusieurs y peinent à comprendre la notion de droits ancestraux de chasse et pêche favorisant les autochtones pourtant si lésés, ou même les allocations fédérales versées au « peuple des réserves ». Le fossé culturel est énorme, l’animosité mutuelle palpable.

Alors, devant les imprécations de membres du personnel hospitalier de Joliette contre une Attikamek en douleur, ajoutant à l’injure la question à mille piastres : « Qui tu penses qui paie pour ça ? », je voyais remonter les mêmes tensions qu’hier jamais jugulées. Systémique, vous dites ? J’irai revoir la murale. L’art peut aussi parler.

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