Noyer le poisson

Honnêtement, quelqu’un s’attendait-il à ce que Justin Trudeau présente des excuses pour la Loi sur les mesures de guerre ? Non seulement il aurait l’impression de renier son père, mais il partage sans doute l’avis de l’ancien chef de cabinet de Jean Chrétien, Jean Pelletier, selon lequel tous les moyens étaient bons pour préserver l’unité canadienne.

Sa dérobade n’en était pas moins grossière. Tout le monde reconnaît que l’assassinat de Pierre Laporte était un acte odieux, mais cela n’excuse en rien la façon dont le gouvernement Trudeau a instrumentalisé la crise d’octobre 1970 et violé les droits fondamentaux de centaines de personnes arrêtées et emprisonnées sans la moindre justification.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est promis de lui rappeler ce triste épisode chaque jour d’octobre, mais sa propension à la contrition n’ira pas jusque-là. Comme tout le reste, le souvenir de la crise d’Octobre risque plutôt de se perdre dans le tourbillon de la pandémie. Le meilleur moment pour demander de plus amples explications à M. Trudeau sera le débat en français lors de la prochaine campagne électorale.

Toujours prêt à en découdre, le candidat à la chefferie du PQ Frédéric Bastien s’est associé à un groupe de juristes pour contester devant la Cour supérieure la constitutionnalité de la « Proclamation » déclarant qu’il existait au Québec un état d’insurrection, qui a justifié l’application de la Loi sur les mesures de guerre. Le demandeur, Gaétan Dostie, étudiant à l’Université de Sherbrooke à l’époque, avait été tiré du lit par un soldat armé d’une mitraillette, arrêté et enfermé au quartier général de la SQ pendant onze jours sans qu’aucune accusation soit portée.

  

La démarche n’est pas sans intérêt, quelle qu’en soit l’issue. Dans l’immédiat, c’est toutefois vers Québec que les regards se tournent. Jeudi dernier, le PLQ a refusé son consentement à l’adoption d’une motion présentée par le PQ, appuyée par QS et la CAQ, qui réclamait des excuses de M. Trudeau et l’ouverture de toutes les archives fédérales afin de faire la lumière une fois pour toutes.

La cheffe du PLQ, Dominique Anglade, a expliqué que la motion ne correspondait pas à sa « vision » des événements. Elle demande maintenant que les trois ordres de gouvernement impliqués présentent des excuses. Outre M. Trudeau, elle voudrait donc que le premier ministre Legault et la mairesse Plante fassent amende honorable au nom du gouvernement du Québec, qui a déjà accordé des dédommagements sans s’excuser pour autant, et de la Ville de Montréal. Elle refuse toutefois d’évaluer le degré de responsabilité des uns et des autres.

Cette façon de noyer le poisson est bien connue : dire que tout le monde est également coupable revient à dire que personne ne l’est. Au bout du compte, c’est le gouvernement canadien qui avait seul le pouvoir d’utiliser la Loi sur les mesures de guerre et d’envoyer l’armée. Trudeau père n’a surtout pas cherché à faire la part des choses.

Mme Anglade ne voit pas pourquoi elle-même devrait s’excuser au nom du PLQ, comme le propose Jean-François Lisée. Il est cependant difficile d’oublier les considérations éminemment partisanes qui sont intervenues dans la gestion de la crise. Les libéraux québécois étaient tout aussi disposés que leurs grands frères fédéraux à profiter de la situation pour discréditer le PQ et le mouvement indépendantiste en général, même si René Lévesque ne cessait de condamner le recours à la violence. Tout comme le maire Drapeau était trop heureux d’associer au FLQ le Front d’action politique (FRAP), qui constituait la principale opposition au Parti civique à l’élection municipale du 25 octobre 1970. Le Parti civique a disparu depuis longtemps, mais le PLQ est toujours là.

  

Depuis leur défaite historique du 1er octobre 2018, il est de bon ton chez les libéraux de se réclamer de Robert Bourassa, dont on a redécouvert le nationalisme après 25 ans d’oubli. Son héritage est assurément remarquable à de nombreux égards, mais la crise d’Octobre en fait partie. Il est pour le moins ironique qu’au départ de M. Bourassa, en 1976, les militants aient choisi Claude Ryan pour lui succéder. Directeur du Devoir au moment des événements d’octobre 1970, M. Ryan avait vivement condamné le recours à la Loi sur les mesures de guerre. Il faisait également partie de ceux qu’on avait identifiés comme des comploteurs qui cherchaient à imposer un « gouvernement parallèle » purement imaginaire.

C’est ce même Claude Ryan dont le livre sur les « valeurs libérales », au premier chef le respect des droits fondamentaux, est devenu une véritable bible au PLQ. De la Charte de la langue française à la Loi sur la laïcité, le PLQ s’est érigé en défenseur de ces droits toujours menacés par des adversaires aux convictions démocratiques douteuses. La moindre des choses serait de reconnaître que lui-même n’a pas toujours été exemplaire.

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