Violence

Il fallait une pandémie pour que la Ville de Québec juge contraire à l’intérêt public le fait de financer, par l’entremise de sa publicité, ce qu’on appelle d’ordinaire la radio poubelle.

Qu’une formidable opacité de la pensée constitue le fonds de commerce de pareille antenne radiophonique ne semblait pas, jusqu’ici, avoir indisposé suffisamment ceux qui ont la mainmise sur les fonds publics. Il est entendu à raison, de toute façon, que les pouvoirs étatiques n’ont pas à imposer un contrôle de l’opinion, encore moins des idées.

Cependant, derrière ce paravent que constitue le droit d’expression, la distinction entre l’opinion et la fabulation se fait de plus en plus difficile. Que les humeurs doivent être énoncées avec un tant soit peu de rigueur, cela apparaît volontiers oublié, au seul profit de douteuses glissades.

Professant la haine à l’égard des femmes, des gais, des handicapés, des cyclistes, des ouvriers, des gagne-petit, des démunis, des immigrants, des étudiants, des minorités, des écologistes ou des Autochtones, cette radio ne cesse pourtant de se gargariser d’être la voix du peuple. Au royaume des divisions qu’elle alimente, cette radio n’en est pas à un paradoxe près. Celui de prétendre parler au nom de tous, mais en excluant tout un chacun, est sans doute le père de tous les autres.

L’ordinaire de pareille antenne se compose d’intimidations à peine voilées, de campagnes de dénigrement, de railleries en série, d’invraisemblances montées en épingle, le tout forgé à partir de la matière d’un périmètre idéologique minuscule que ses animateurs ne cessent d’arpenter, jusqu’à y consumer les spectres qu’ils consomment.

Au nom de la liberté d’expression, entendue tout au plus comme la possibilité d’aligner n’importe quoi sur n’importe qui, ce type de radio se présente comme l’affaire de justiciers. En vérité, ces comédiens du quotidien tournent en rond, dans le cercle restreint d’un procédé qui consiste à répéter la même chose, sur tous les tons, ce qui prend vite l’allure d’un magma d’incohérences, le tout ne semblant jamais avoir d’autres finalités que de renouveler l’aliénation psychologique et politique.

Faut-il s’étonner qu’ils ne puissent concevoir la part de responsabilité sociale que leur confère le fait de s’adresser à la foule devant un micro ?

Malgré les évidences qui devraient les raisonner et les inciter à faire un peu marche arrière, peut-être ces gens des radios poubelles sont-ils néanmoins sincères. Peut-être sont-ils convaincus, derrière leurs propos asociaux, qu’ils nourrissent le débat, même si la plupart de leurs avancées sont à situer, au mieux, quelque part entre la naïveté, le déni des faits et le mépris d’une part de l’humanité.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, attendait-il une occasion pour s’élever contre la bêtise distillée là, du moins depuis l’appel qu’on y a lancé pour boycotter son projet de tramway ? La question de la santé publique s’avère suffisamment grave en tout cas pour qu’il juge ne pas avoir à financer plus longtemps ceux qui incitent à tisser l’avenir commun de leurs malédictions.

Mais comment expliquer par ailleurs que ce soit seulement maintenant que d’autres annonceurs, lesquels ne sont pourtant pas assujettis aux mêmes principes de neutralité qu’une municipalité, trouvent de bon ton, eux aussi, de retirer leurs publicités ?

Pour les assureurs, les marchands d’automobiles, les pharmacies, les pizzerias, des sociétés d’État et une panoplie d’entreprises qui s’annonçaient là, les propos corrosifs tenus jusqu’ici à cette antenne n’avaient apparemment jamais compté davantage que la promesse des gains qu’ils pouvaient en tirer.

Ces sociétés ont cru bon de se féliciter publiquement de leur si beau geste. En trouvant du mérite où il n’y en a pas, on finit par en enlever là où il aurait dû y en avoir, c’est-à-dire en agissant plus tôt. Notre monde s’est toujours moins empressé de protéger les citoyens que le commerce qui se nourrit d’eux.

Il est bien facile de lancer la pierre à ce type de radio désormais, sans se poser de questions sur ce qui en a justifié l’existence et permis le succès.

Et si ce type de radio occupait une place de choix parce que bien des gens se sentent laissés pour compte aux autres enseignes hertziennes ? Jouer les offensés devant les propos qui sont tenus là, mais sans jamais se donner la peine de considérer les miettes de dignité qu’on a laissées à des gens qui ne s’entendent jamais sur d’autres réseaux, voilà qui est assez commun.

En France, environ 2 % des intervenants à la radio du service public, tel qu’à France Inter, seraient issus des classes populaires au sens large, alors que celles-ci constituent pourtant près de 50 % de la population en âge de travailler, indiquait cet été une étude publiée par Le Monde diplomatique. Que nous dirait une enquête similaire, conduite au pays des érables, et pas seulement du côté de Radio-Canada ? La radio a-t-elle été kidnappée, ici aussi, par les plus nantis ? Il y a fort à parier que oui.

On n’a qu’à se rappeler les résultats de l’enquête réalisée en 2006 par deux chercheurs de l’Université Laval auprès des auditeurs de CHOI-FM. L’étude montrait que ces auditeurs avaient un revenu plus bas que la moyenne, entre 20 000 $ et 40 000 $, occupaient des emplois précaires, très peu syndiqués et, pour une majorité, dans le secteur privé. Tout cela dans une ville dominée par le poids écrasant d’une élite issue des langes douillets de la fonction publique.

Être populaire, comme affirment l’être toutes les radios commerciales en brandissant leurs cotes d’écoute, cela ne veut pas forcément dire se soucier du peuple.

Devant les dénégations répétées de la classe dominante, occupée à répéter que « ça va bien aller », la radiopoubelle aura au moins eu l’ambition de parler à sa manière, même si elle n’a cessé de confondre populaire et populisme, ne faisant jamais rien de mieux, finalement, que de consolider le monde tel qu’il va, en se braquant contre ceux qui en subissent déjà la violence.

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