Malaise autour de l’embellie des marchés

Les données sur l’emploi aux États-Unis publiées vendredi illustrent une nouvelle fois que cette récupération économique montre sans cessedes signes d’essoufflement. Derrière une embellie nourrie aux stéroïdes, avec une Bourse galvanisée sous l’intervention directe des banques centrales et une économie dite réelle alimentée aux soutiens gouvernementaux, se profile un malaise grandissant.

Il a été écrit que le rebond économique depuis mai témoigne de l’effet d’une demande refoulée. Nous en sommes encore au Canada à 94 % du niveau d’emploi prépandémie, à 92 % de l’activité économique. Aux États-Unis, le chômage s’accroche à ses niveaux historiques de récession. Mais en Bourse, l’indice de référence S & P 500 vient de terminer une autre semaine haussière, avec un gain hebdomadaire de 1,5 % gonflant son avancée depuis le début de l’année à 3,6 % et reléguant aux oubliettes sa correction de quelque 34 % entre février et mars.

Il a été dit que ce décrochage s’explique par le poids des géants de la technologie, qui accaparent facilement 40 % de la capitalisation du S & P 500. D’ailleurs, le Nasdaq est en hausse de 23 % depuis le début de l’année alors que le Russell 2000, représentatif des petites sociétés, est en recul de 7,7 %. Dans sa revue des marchés de septembre, René Julien, directeur des investissements chez le gestionnaire privé Blue Bridge, disait : « Supprimons les Facebook, Amazon, Netflix, Microsoft, Apple et Alphabet. Depuis le début de l’année, ces six titres ont affiché une impressionnante hausse de 56,6 % [au 31 août]. Pourtant, les 494 autres noms du S & P ont connu une baisse de 1,4 %. »

Dans sa lecture sur l’état de santé des régimes de retraite à prestations déterminées publiée cette semaine, le cabinet Mercer indiquait que les niveaux de capitalisation des régimes de retraite canadiens poursuivent leur remontée au troisième trimestre, propulsés par le marché des actions. Le rendement d’un portefeuille équilibré type d’un régime aurait dégagé un gain de 3 % au troisième trimestre. Ainsi, le ratio de solvabilité est passé de 101 % à la fin de juin à 107 % à la fin de septembre, « même en tenant compte du fait que les passifs actuariels sont évalués aux très faibles taux d’intérêt d’aujourd’hui ». Il demeurait tout de même sous les 112 % mesurés au début de 2020.

Outre la crainte d’une récession à double creux, plusieurs risques se profilent, « notamment le résultat de l’élection américaine et la possibilité de litiges prolongés et d’instabilité, l’incidence de la résurgence du virus sur l’activité économique et le moment de l’arrivée du vaccin et son efficacité. Tous ces facteurs pourraient générer beaucoup de volatilité au quatrième trimestre de 2020 et au-delà », énumère Mercer, qui qualifie de « sans précédent » l’actuel degré d’incertitude.

Autre source d’inconfort, le nombre total de dossiers d’insolvabilité au Canada a diminué de 2,4 % entre juillet et août, souligne le Bureau du surintendant des faillites (BSF). Il reprenait ainsi sa marche descendante observée durant les premiers mois de la pandémie, interrompant une progression mesurée en juin et juillet. Cela dit, avant le début officiel de la pandémie, les observations faisaient ressortir une hausse de 8,4 % du nombre total de dossiers entre les premiers trimestres de 2019 et de 2020. « Il est impossible de connaître avec exactitude l’ampleur de l’incidence de la pandémie […] Mais la situation s’annonce difficile, particulièrement lorsque les mesures de soutien financier diminueront ou prendront fin », a averti plus d’une fois l’Association canadienne des professionnels de l’insolvabilité et de la réorganisation.

Dans les statistiques de l’Agence de la consommation en matière financière du Canada, au 4 septembre on dénombrait chez les institutions sous réglementation fédérale 771 000 reports de paiements hypothécaires, 128 000 reports de paiement sur prêt, 124 000 sur marge de crédit, 618 000 sur cartes de crédit (une fois déduites les quelque 17 000 demandes de report refusées) et 307 000 reports de paiements sur prêt automobile.

À suivre.

6 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 3 octobre 2020 06 h 20

    De plus en plus risquée

    « On est donc actuellement dans une spirale [économique] désagréable qui consiste à augmenter le risque pour continuer à faire marcher la machine. Ce faisant, on se sauve aujourd’hui mais on augmente le niveau de risque dans l’économie de demain. »
    (Anne-Laure Delatte, chargée de recherches au CNRS, Leda, université Dauphine — 14 septembre 2020)

    • Jacques Plante - Abonné 3 octobre 2020 08 h 16

      Absolument en accord avec ce texte M. Blais!

    • Raynald Blais - Abonné 3 octobre 2020 10 h 06

      Voici la référence M. Plante
      https://www.liberation.fr/debats/2020/09/14/les-banques-centrales-au-coeur-du-reacteur_1799445

    • Jacques Plante - Abonné 3 octobre 2020 11 h 32

      Merci pour la référence. Très intéressant en effet!

  • Françoise Labelle - Abonnée 3 octobre 2020 08 h 25

    La nationalisation de l'économie, prise 2

    Comme en 2008, on se trouve à nationaliser l'économie pour la sauver. Le chinois Gao Xiqing, directeur d'un fonds souverain chinois, éduqué en droit à Duke et ayant travaillé pour le cabinet juridique de Nixon, plaisantait à l'époque: «Quand les chinois regardent les USA, ils voient non pas une démocratie capitaliste, mais un régime socialiste doté de caractéristiques américaines». A.Tooze, Crashed, p.277.
    Pourtant, certains profiteront largement de cette nationalisation temporaire, encore une fois. Le travail est imposé à des taux de 15% et plus alors que la spéculation est gratuite et déductible d'impôt en cas de perte. La «fortune» trouée de Trump repose sur la perte. C'est winner!

  • Coeur D'artichaut - Inscrit 3 octobre 2020 12 h 49

    Certains morts sont immortels!

    Le prophétisme catastrophiste reste bien mauvaise conseillère. Faites le mort de longue haleine, suivez passivement le Marché à frais réduits au minimum, vous obtiendrez son rendement, car les morts ont toujours été les plus grands gagnants en Bourse et à long terme, soit 30 ans à coup sûr, ils sont aussi immortels que les grandes fortunes.