Ces excuses qui ne viendront pas

Pour le peu qu’il en parle dans son autobiographie, parue en 2014, le premier ministre Justin Trudeau ne semble pas avoir été particulièrement marqué par les gestes qu’a posés son père durant la crise d’Octobre. Né un peu plus d’un an après les événements de 1970 qui ont mené à l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre par Pierre Trudeau, son fils se souvient surtout de ce triste épisode dans l’histoire du Québec et du Canada pour deux raisons qui n’ont rien à voir avec le non-respect des droits fondamentaux sanctionné par son père.

D’abord, pour les mesures de sécurité additionnelles qui sont devenues la norme au 24, Sussex après l’enlèvement de James Cross et de Pierre Laporte par le Front de libération du Québec. « Il n’était pas inconcevable que quelqu’un eût cherché à s’emparer de ma mère et moi », écrit-il en décrivant le moment où Margaret Trudeau s’est échappée avec son bébé de la résidence officielle du premier ministre, en laissant derrière eux l’agent de la GRC qui devait les accompagner. « Une femme de premier ministre et son enfant sortis sans protection, cela représentait une cible de choix pour des kidnappeurs ou même des terroristes. »

Plus tard dans son livre, Justin Trudeau écrit sur le moment où, à la veille de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre, son père fut interrogé par un journaliste de la CBC sur la présence soudaine des soldats armés dans les rues d’Ottawa. Alors qu’on lui demandait jusqu’où il était prêt à aller pour empêcher d’autres enlèvements par le FLQ, Pierre Trudeau met au défi son interlocuteur en disant : « Just watch me ! » (Regardez-moi faire.)

« Ce n’est pas la réponse directe, catégorique et défiante de mon père à la question du journaliste qui est si surprenante, mais le fait qu’il ait répondu à la question et de manière aussi détaillée, écrit Justin Trudeau dans son livre. Au lieu de donner des réponses directes et franches, les politiciens d’aujourd’hui se servent habituellement des questions des journalistes comme un tremplin pour répéter le message de leur parti sur la question du jour. Il y a peu de place aujourd’hui pour le style de mon père dans les mêlées de presse. Pour l’instant, du moins. »

On en a eu la preuve cette semaine lorsque les journalistes ont pressé M. Trudeau de répondre à la demande du Bloc québécois de présenter des excuses, au nom du gouvernement du Canada, à tous ceux et celles dont les droits furent bafoués durant la crise d’Octobre. Les arrestations, les détentions et les perquisitions effectuées sans mandat demeurent une tache noire dans l’histoire du pays, sans parler des traumatismes personnels vécus par les individus ciblés. Mais M. Trudeau n’a pas voulu répondre directement à la question. Tout au plus, a-t-il dit : « C’est certain que les événements d’octobre 1970 ont été très difficiles pour bien des Québécois. Je pense qu’il faut commencer par avoir une pensée pour la famille de Pierre Laporte, pour qui cet anniversaire ramène de très douloureux souvenirs. »

  

Pour celui qui fut le chef de cabinet de Pierre Trudeau en 1970, Marc Lalonde, l’idée selon laquelle le fils présenterait des excuses pour l’imposition de Loi sur les mesures de guerre par le père a toujours été « farfelue ». Les opposants à un tel geste ne cessent de rappeler que les mesures de guerre ont été imposées à la demande du gouvernement québécois de Robert Bourassa et du maire de Montréal à l’époque, Jean Drapeau. N’empêche que Pierre Trudeau n’a jamais cherché à se cacher derrière des chefs provincial et municipal qu’il dédaignait la plupart du temps. C’est lui seul qui a autorisé la mise en œuvre des dispositions de la Loi sur les mesures de guerre. Et il n’a jamais dit regretter de l’avoir fait.

Dans le reste du pays, la demande du Bloc n’est tout simplement pas prise au sérieux. Si les Canadiens anglais se souviennent de la crise d’Octobre, ce n’est pas en raison du non-respect des droits fondamentaux qu’elle a occasionné. C’est plutôt en raison de l’assassinat de M. Laporte et des autres actes de violence commis par le FLQ au nom de son idéologie marxiste révolutionnaire. La présentation des excuses par M. Trudeau soulèverait ainsi un tollé ailleurs au pays. Cela ne veut pas dire que les Québécois qui ont vu leurs droits bafoués sans fondement ne méritent pas des excuses. Mais, à moins d’un revirement spectaculaire, ce n’est pas un premier ministre dénommé Trudeau qui va les offrir.

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