Les militants

« Comment en vient-on à tuer un homme ? » C’est la question qui me hante depuis que j’ai vu le film de Félix Rose sur son père, le militant du Front de libération du Québec Paul Rose. On a dit beaucoup de choses sur ce film qui nous rappelle les origines et le combat d’un homme secret dont l’engagement ne s’est jamais démenti. Au point d’avoir commis l’irréparable.

On sort malgré tout de cette représentation avec des sentiments partagés. D’abord, parce qu’à travers la vie des Rose, on redécouvre les motivations profondes du combat pour l’indépendance du Québec, à savoir l’oppression linguistique, culturelle et politique d’un peuple. Un peuple bien réel, malgré ce que l’on dit, qui n’a jamais été maître de son destin. S’il y a une chose qu’a démontrée octobre 1970, c’est bien celle-là.

Ensuite, ce film respire la fraternité. Celle de militants à mille lieues des petits intérêts mesquins. C’était avant la guerre de tous contre tous, avant les « safe spaces » et la concurrence victimaire. D’ailleurs, à aucun moment n’entend-on Paul Rose se plaindre. Il assume tout avec courage sans s’apitoyer sur son sort, au point de revendiquer ses années de prison durant lesquelles il dit avoir beaucoup appris.

Cette détermination, il la tire de ses origines populaires, de sa fierté d’être québécois et de la solidité de ses liens familiaux. Trois valeurs qui, avec le courage, sont aujourd’hui rejetées par les idées dominantes pour lesquelles l’ouvrier est devenu un « beauf », le Québécois un raciste et le père de famille un oppresseur. Reste cette question lancinante : comment en vient-on à tuer un homme pour des idées dans un pays démocratique ? Cette question, le film l’évite soigneusement.


 

À l’heure où les idéologies sont de retour, elle était pourtant d’une actualité brûlante. En France, la semaine dernière, deux innocents ont été défigurés à la machette par un militant islamiste devant les anciens locaux de Charlie Hebdo. Cet été, dans les rues de Portland, on a abattu par balle un manifestant de droite qui était partisan de Donald Trump. Face à la violence traditionnelle de la police américaine, les émeutes qui ont suivi la mort tragique de George Floyd rappellent celles de l’époque des Black Panthers, qui rejetaient radicalement la non-violence de Martin Luther King. En France aussi, les actions violentes de certains gilets jaunes et des Black Blocs ont depuis longtemps éclipsé les paisibles manifestations familiales du Premier Mai.

Un peu partout, les idéologies sont de retour. On ne s’étonnera donc pas que l’esprit de « système », si cher aux marxistes d’hier, ait le vent en poupe. Cela va du « racisme systémique » au « système patriarcal » et « hétéronormé ». « Système » qu’il s’agit évidemment de faire sauter. Dans cette pensée binaire, la violence trouvera toujours un terrain fertile.

À un mois de l’élection présidentielle américaine, la guerre civile larvée qui déchire le pays de l’oncle Sam semble en train de tout envahir et déborde bien au-delà des frontières. On se demande jusqu’où cela ira. Chacun est sommé de choisir son camp, comme à l’époque où il valait mieux avoir tort avec Jean-Paul Sartre que raison avec Raymond Aron.

Assistons-nous à la fin de cette conversation respectueuse amorcée avec le déclin du marxisme, la critique des totalitarismes et la chute du mur de Berlin ? C’est le triste constat que faisaient récemment les intellectuels Pierre Nora et Marcel Gauchet au moment de publier le dernier numéro de la revue qu’ils animaient depuis 40 ans et dont le titre, Le Débat, était emblématique. Selon Nora, cette revue ouverte à toutes les familles politiques et avant tout « contre les extrêmes » était de plus en plus en porte-à-faux avec l’époque actuelle. Une époque caractérisée, dit-il, par « l’archipélisation de la société », l’« enfermement de chacun dans sa propre identité » et « la naissance de nouvelles radicalités sourdes à l’argumentation, à la discussion, à la raison ».

L’essayiste Anne Sophie Chazaud le dit en d’autres mots. Elle parle d’une crise de la représentation où « tout doit être pris au pied de la lettre » sans la moindre distanciation, sans même prendre le temps de réfléchir. On bannira donc le mot « nègre » peu importe la phrase ou le livre, de la même façon que les fondamentalistes musulmans interdisent toute représentation de Mahomet.

Avec les idéologies, les militants sont de retour. Il y a longtemps que les partis politiques ne recrutent plus de gens ordinaires, m’avait confié il y a longtemps le grand sociologue américain de l’Université Stanford Maurice Fiorina. Il ne croyait pas si bien dire.

Contrairement à l’époque de Paul Rose, qui revendiquait et assumait sa marginalité, les nouveaux militants se recrutent étrangement parmi les élites. Dans les administrations, les universités, le monde du spectacle et les médias, il est de bon ton de se dire « militant ». Comme si on avait oublié que, aussi vertueuse soit sa cause, le militant est d’abord dévoué à celle-ci. Et qu’il ne saurait donc revendiquer une pensée libre. N’est-ce pas pourtant ce qui manque le plus par les temps qui courent ?

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