Prendre son pied dans les cumulus

La grande manitou de 89 ans Michèle Peter interpelle l’esprit des lieux devant son cercle sacré, au cœur des montagnes Vertes.
Photo: Josée Blanchette La grande manitou de 89 ans Michèle Peter interpelle l’esprit des lieux devant son cercle sacré, au cœur des montagnes Vertes.

Il, elle, iel font l’amour avec le ciel en présentiel (pour la rime). Il, elle, iel ne souffrent pas vraiment du confinement ni du manque de câlins ou d’échange de fluides. Leurs vagues de désir se portent vers les étoiles, les éléments et les arbres.

Ce sont de véritables amants et aimants de la nature. L’écosexualité existe depuis une vingtaine d’années (ou des millénaires, c’est selon), avec comme figures de proue des artistes comme Annie Sprinkle, dont on se souvient des performances pornos, y compris la visite de son col utérin.

Ses adeptes se regroupent même pour en faire des retraites euphoriques loin de la civilisation, « sous influence » ou non. L’extase suprême consiste à se faire plaisir nu sous une cascade d’eau.

Femme-fontaine jusqu’au bout. Enlacer un arbre ou se rouler dans la terre, se laisser caresser nu par le vent ou mouiller par la pluie peut faire partie de l’expérience sensuelle.

Certains vont jusqu’à se marier bibliquement avec les nuages ou la mer et personne ne se demande si l’amour est réciproque ou s’il y a consentement. Ça coule de source. On peut aimer la nature et supposer que la réciproque est vraie.

Cette forme de sexualité parfois passive peut intriguer, mais elle demeure assurément inoffensive, sans ITSS (ni virus), sans contraception et sans masque. D’ailleurs, le mouvement, qui souhaiterait ajouter un E à LGBTQ2, est aquaphile, terraphile, pyrophile ou aérophile et se réclame aussi du E de l’écologie.

Les primevères et les paysages ont un défaut grave: ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine.

 

« La Terre n’est pas perçue comme une “mère”, mais comme une amante. Tous les êtres sont inclus dans cette Terre-amante. On fait l’amour à tous les êtres juste en prenant une respiration », m’explique Christine (Drenpa), 54 ans, nonne bouddhiste en civil qui n’hésite pas à se réclamer de l’écosexualité afin de jouer le jeu inévitable des étiquettes.

« Moi, quand j’étais jeune, je ne voulais pas me marier, je voulais une forêt », ajoute cette adepte du shinriyuku, le bain de forêt japonais en solitaire. Le boisé l’imprègne, lui procure un vertige sensoriel, une sérénité proche du 7e ciel sous la canopée. « Et ça dure plus longtemps qu’un orgasme ! »

Cette symbiose avec la nature permet de conserver intacts ses vœux de chasteté sans verser dans l’onanisme en plein air. « Ça apporte une grande liberté. Moins de désir implique moins de souffrance. »

Nous sommes un

Cheminant sur les routes flamboyantes de l’Estrie, Christine remarque la lumière, le rapace qui plane ; elle freine brusquement devant le tamia imprudent, se laisse envahir par la luminosité exceptionnelle de septembre, en émoi à mes côtés.

Nous allons à la rencontre de Michèle Peter, une de ses amies, grande manitou de 89 ans qui vit dans les montagnes vertes, près de Sutton : « Tu vas voir, c’est une véritable écosexuelle qui s’ignore », m’avait prévenue ma nonne bouddhiste.

Sur la terrasse de sa jolie maison alpine, les sittelles volettent autour de sa chevelure blanche, les derniers rayons de soleil de l’été épousent son profil de chamane indienne. De fait, lorsque je demande à Michèle si elle se définit comme écosexuelle, elle tranche : « Je ne me définis jamais, je suis en constante évolution. »

Nous faisons l’amour avec la Terre à travers nos sens. Nous célébrons nos points T.

 

Bien fait pour ma pomme : je déteste les étiquettes moi aussi. Cette Alsacienne habite la région depuis la fin des années 1960 et y a élevé cinq enfants avec son ingénieur de mari, désormais à la retraite.

Michèle est l’ingénieuse du couple : « Je ne savais pas que j’étais une alchimiste. Je purifie la matière pour faire passer la lumière », me glisse la belle sorcière qui a enseigné le yoga et visité l’Inde bien avant que cela soit une mode. Elle s’entoure de cristaux et de pierres afin de bénéficier de leur énergie.

« Nous faisons partie de la nature », dit celle qui parle avec les fleurs et a suivi un cours sur la voie chamanique de l’abeille. Je lui demande quelle pierre elle porte au cou. « C’est une azurite, cela aide à la clairvoyance, mais c’est bien trop ésotérique pour ton journal », spécifie la fidèle abonnée du Devoir.

Elle s’est baignée nue, a bu l’eau de la montagne, marché pieds nus et s’allonge parfois dans le gazon pour regarder les nuages. « En ce moment, si on va dans le bois, on marche dans les étoiles qui tombent du ciel, sur ce tapis de rouge et d’orange. Le ciel rejoint la terre. »

Rituel sacré et sexualité

Pour Michèle, la sexualité est échange d’énergie, dans la plus pure tradition orientale ou tantrique. « L’accès de l’énergie de la Terre se fait via la femme. La sexualité est un chemin direct vers Dieu.

Mais y’a plein de gens qui se cassent la figure avec ça en recherchant uniquement le plaisir et la puissance », dit-elle. La spiritualité et la nature font partie de la sexualité dans ce monde subtil de vases communicants. Cette sorcière bien-aimée parle aux éléments, discute avec l’esprit du feu, salue les rochers, remercie l’eau. Elle fait un avec ce qui l’entoure.

Je ne me définis jamais, je suis en constante évolution

 

« Pour guérir la planète, il faut tomber en amour avec la nature », souligne son amie Christine, qui se réjouit de voir des couples s’embrasser mais ne regrette rien, a connu l’amour et enfanté d’une fille il y a 21 ans avant de prononcer ses vœux de nonne.

« Je ne pouvais être assouvie dans mes relations, comme s’il manquait toujours quelque chose. Mon esprit et ma conscience avaient toujours le goût de se fondre dans plus grand », me glisse cette amoureuse de la Côte-Nord, des baleines et de l’air salin du fleuve. « La nature est riche. Je ne mangerais pas de la terre, mais me rouler dans les feuilles mortes ou poser ma main sur un arbre, oui. C’est impossible de se sentir seule si on écoute la nature. Le “je” disparaît.

Et quand cette sensation du MOI séparé se dissipe, toute notre souffrance créée par cette illusion de séparation disparaît aussi. »

Vivement cette force dont « nous » aurons besoin durant les prochaines semaines.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Amante des couchers de soleil

Je n’ai pas inclus Mamaki, 21 ans, dans ma liste d’écosexuelles, car elle ne s’identifie pas à strictement parler à ce mouvement. Par contre, sa vie tourne autour du ciel qui fait diminuer son anxiété depuis des années. « C’est un outil efficace pour me rappeler que mes pensées sont éphémères. Mon admiration pour le ciel est plus romantique que sexuelle. C’est un soutien émotionnel. » Si elle n’en tire aucun plaisir érotique, son copain Noah est tout de même soulagé de savoir que, le jour où il mourra, elle aura le ciel à qui offrir tout son amour. Mamaki a croqué des photos des couchers de soleil presque chaque jour entre 2014 et 2020. « La première fois que j’ai remarqué le ciel à la fin de mes années sombres, je n’arrivais pas à croire qu’il avait été là, au-dessus de ma tête, pendant tout ce temps. » Et il l’est toujours ; c’est la beauté des amours qui durent. Son blogue : sousleciel.ca. Instagram : mamakiares

Joblog

Entamé le fascinant récit de Julia Hill, publié il y a 20 ans mais traduit ce mois-ci en français, De sève et de sang. La jeune femme a passé deux ans sans mettre pied à terre, à 55 mètres au-dessus du sol, sur une plateforme de deux mètres sur trois, dans un séquoia californien millénaire. Elle a tout fait pour tenter de le sauver de la scie à chaîne et de la coupe à blanc. Son histoire d’amour avec la forêt et cet arbre est captivante. Les mots « écoanxiété » ou « écosexualité » n’existaient pas encore à cette époque, mais on peut clairement voir que Julia a reçu un appel. « L’énergie que je recevais me submergeait d’émotions. Envoûtée par l’esprit de la forêt, je tombai à genoux et fondis en larmes. » Sortie le 13 octobre. 

Adoré My Octopus Teacher (La sagesse de la pieuvre), un documentaire émouvant du cinéaste Craig Foster qui se remet d’une dépression en sortant en mer avec son masque et son tuba au large du Cap, en Afrique du Sud. Sa rencontre avec une pieuvre changera sa vie. Leur amitié (réciproque) permet de nous interroger sur les barrières entre espèces. Craig parle de sa pieuvre avec les larmes aux yeux et affirme être tombé amoureux. Cette relation atypique se développe sur une année. Et il y a une fin. Parce que toutes les histoires d’amour en ont une. À voir absolument, à Netflix.

Souri en visionnant le reportage sur les écosexuels à Arte. La jeune femme qui prend son pied lorsqu’un maringouin la pique est particulièrement éloquente.



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