Combattre le fatalisme

Marguerite Blais a énoncé une évidence en disant que, dans notre système politique, c’est le premier ministre qui monopolise l’essentiel du pouvoir. Les ministres détiennent seulement celui qu’il veut bien leur déléguer, et elle-même n’en avait pas beaucoup.

On connaissait déjà la propension de la ministre responsable des Aînés à manquer de solidarité et à jouer les Ponce Pilate, mais l’entrevue qu’elle a accordée à Radio-Canada ne semblait pas traduire uniquement le dépit causé par les nombreuses critiques dont elle a été l’objet après l’hécatombe dans les CHSLD. Elle donnait aussi l’impression d’être découragée devant des événements qui la dépassent.

Le rôle de bouc émissaire est assurément peu enviable, mais les gouvernants n’ont pas le droit de céder au découragement, quelle que soit la gravité de la situation, sans quoi il ne tardera pas à gagner la population. Comme c’est le cas partout ailleurs, le gouvernement Legault doit trouver les moyens non seulement de freiner la deuxième vague de la pandémie, mais aussi d’empêcher les Québécois de baisser les bras.

Au printemps dernier, on a loué la capacité du premier ministre de trouver les mots qui mobilisaient tout en rassurant. À l’évidence, le défi de communication auquel il fait face actuellement est encore plus exigeant. La lassitude explique en partie l’indiscipline des derniers mois, mais il lui faut aussi combattre un certain fatalisme qui en amène plusieurs à se résigner à vivre — et à mourir — avec le virus en se disant qu’il n’y a pas grand-chose à faire d’ici à ce qu’un vaccin soit disponible.

En réalité, durant la première vague, la force du message tenait sans doute moins dans le discours de M. Legault que dans la sévérité des mesures imposées par le gouvernement. La population a pris conscience de la gravité de la situation quand il a ordonné la fermeture des écoles et de tous les commerces et entreprises jugés non essentiels. L’entendre répéter quotidiennement à quel point il était inquiet n’aurait pas suffi.

On comprend très bien la nécessité de garder les enfants à l’école et d’éviter qu’un nouvel arrêt de l’activité économique cause des dommages irréparables. Décréter que les régions de Montréal, de Québec et de Chaudière-Appalaches sont maintenant des zones rouges, sans trop bouleverser la vie de la population, est cependant de nature à atténuer le sentiment d’urgence. Si dramatique qu’elle puisse être pour leurs propriétaires, la fermeture des bars, des restaurants ou des salles de spectacles pendant une période 28 jours n’imposera pas un énorme sacrifice à la majorité des gens, qui pourront toujours aller au gym ou se faire coiffer.

On ne peut que se réjouir du faible taux de mortalité due à la COVID-19 chez les personnes âgées et du faible nombre d’hospitalisations au cours des dernières semaines, mais il est difficile de dissiper l’illusion que cela crée. Si la nomination de Christian Dubé à la Santé donne l’impression qu’une main plus ferme tient la barre du réseau, il ne pourra pas en corriger les lacunes structurelles en l’espace de quelques mois. La nature communautaire de la deuxième vague, qui frappe maintenant toutes les régions, ne diminue en rien le risque d’un débordement qui mettrait en péril la vie de milliers de patients en attente de soins urgents.

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Il y a deux mois, la suspension des travaux de l’Assemblée nationale avait assuré au gouvernement Legault un quasi-monopole de l’espace médiatique. Même si elle avait continué à siéger, il aurait été difficile pour les partis d’opposition de l’accuser d’en faire trop. Pour peu que la situation s’aggrave, il sera beaucoup plus facile de lui reprocher de ne pas en faire assez.

Le grand tour de force de M. Legault au cours de la première vague a été de faire accepter, malgré des arguments passablement douteux, que le Québec compte plus de la moitié des victimes au Canada, alors qu’il représente moins du quart de sa population. Les Québécois ont beau être devenus fatalistes, un aussi piètre bilan lors de la deuxième vague ne passera peut-être pas encore comme une lettre à la poste.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà que Justin Trudeau, qui use insolemment du « pouvoir de dépenser » du gouvernement fédéral, a décidé de profiter de la pandémie pour lancer un nouvel assaut contre les champs de compétence des provinces. Dans l’optique de la confrontation inhérente au fédéralisme canadien, le moment est sans doute bien choisi, malgré le cynisme de la manœuvre. Après l’épouvantable drame qui est survenu dans les CHSLD, M. Legault pourrait-il lever le nez sur l’argent d’Ottawa pour les soumettre à des normes acceptables, sous prétexte qu’ils sont de compétence provinciale ?

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