Les soucis de Poutine

Vladimir Poutine est-il en difficulté ? La survie d’Alexeï Navalny, figure majeure de l’opposition russe, à une tentative d’assassinat, et le soulèvement populaire en Biélorussie, annoncent-ils des lendemains difficiles pour l’un des plus habiles autocrates de la planète ?

C’est possible, à l’heure où les vents se retournent contre les populistes et les ultranationalistes d’Europe. Des politiciens qui n’ont pas su — comme on le pensait il y a six mois — profiter de la pandémie pour accentuer leur contrôle ou pour se rapprocher du pouvoir, en dénonçant l’ineptie supposée des libéraux pro-européens qui gouvernent la France, l’Allemagne ou l’Italie.

Ces populistes avaient souvent — Marine Le Pen à Paris, Matteo Salvini à Rome — d’excellents rapports avec le Kremlin. Au lieu de quoi, des leaders comme Giuseppe Conte ou Angela Merkel sont sortis grandis de l’épreuve de la COVID-19.

Alexeï Navalny a été déclaré, la semaine dernière, hors de danger par l’hôpital de Berlin qui l’avait accueilli en catastrophe, le 22 août, après son empoisonnement, deux jours plus tôt dans l’Extrême-Orient russe. Des accusations accablantes, circonstanciées et crédibles ont été portées par les autorités allemandes contre le Kremlin, dont les antécédents en la matière sont innombrables.

L’opposant a déclaré qu’il avait l’intention de rentrer dans son pays — ce qui, dans les circonstances, démontre un courage certain. Le Kremlin affecte de le traiter par le mépris. Crispé quand on l’évoque, Poutine lui-même refuse de prononcer son nom…

Navalny est embêtant parce qu’il est la dernière grande figure critique connue, en Russie mais aussi à l’étranger, après l’exil de l’ancien magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, et la disparition de l’ex-vice-premier ministre Boris Nemtsov, assassiné aux portes du Kremlin en février 2015.

Voilà un homme qui avait fait presque 30 % aux municipales de Moscou en 2013… après lesquelles on lui a interdit, de façon arbitraire, de se présenter à toute autre élection : bel aveu de la crainte qu’il inspire. Aujourd’hui, ce statut est renforcé par « l’honneur » d’une tentative d’assassinat contre lui.

Le Navalny de 2020 est d’abord un remarquable agitateur social. Avocat de formation, il fait aujourd’hui dans le soutien juridique et le journalisme d’enquête. Avec des révélations retentissantes sur la corruption du régime Poutine… preuves filmées, chiffres et documents à l’appui.

Par exemple, sur la fortune du président et de ses proches, la somptuosité de leurs demeures, de leurs voitures, de leurs yachts… La corruption de l’ex-premier ministre Dmitri Medvedev est l’objet d’un film remarquable, signé Navalny, diffusé sur Internet en 2017 et vu par 30 millions de personnes.

La Russie n’est pas le pays totalitaire « parfait » que Xi Jinping est en train de construire, juste au sud. En Chine, il n’y a pas comme en Russie trois médias indépendants (deux journaux privés, une radio) ; il n’y a pas d’espace sur Internet pour la moindre critique. Il n’y a pas de simulacres d’élections où on laisse des opposants « agréés » faire de la figuration. Et surtout, un Alexeï Navalny chinois reste inimaginable.

Pendant ce temps, sur un front plus « extérieur » (mais si proche), il y a la Biélorussie, dont le président Loukachenko vient d’être reconduit pour un sixième mandat, après une élection frauduleuse ayant provoqué des protestations importantes, qui continuaient hier…

Mouvement animé par des femmes, inspiré par l’exaspération populaire contre le dernier régime issu de l’ère soviétique… et qui, indirectement, vise aussi Moscou.

Car la Biélorussie ne s’est jamais vraiment révoltée contre son étouffante proximité (linguistique, culturelle, politique, économique) avec la Russie — au contraire de l’Ukraine, où, à l’ouest, le patriotisme antirusse est fort.

Loukachenko est lui-même un proche de Moscou et de Poutine ; son maintien au pouvoir en dépend. Le Kremlin se dit prêt à l’aider, y compris avec des troupes. Mais s’il intervient, Poutine ne risque-t-il pas de se retrouver avec une seconde Ukraine sur les bras ? Veut-il et peut-il
risquer une nouvelle glaciation face à l’Europe ?

À l’intérieur comme dans le « proche étranger », l’homme fort de Moscou est peut-être plus vulnérable qu’il n’y paraît.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

6 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 28 septembre 2020 08 h 48

    L'Ours adossé aux pieds du mur...

    Il fait de moins en moins de doute que la Russie est une autocratie et que Poutine se maintien au pouvoir grâce à une machine de propagande digne de Staline. Il est comme un ours que des opposants comme Navalny mais aussi dans la communauté internationale peuvent pousser aux pieds du mur et on peut anticiper une réaction brutale si le passé est garant de l'avenir. Il ne faudrait pas sousestimer la puissance de la propagande poutinienne et de l'attachement des Russes aux leaders forts; Poutine a très bien su exploiter ce trait de la civilisation russe.

  • Françoise Labelle - Abonnée 28 septembre 2020 09 h 35

    Le parapluie empoisonné a fait son temps

    Le parapluie bulgare des années 80 où le traître recevait une injection de ricine est suranné (Le coup du parapluie, Pierre Richard). Ça ne divertit plus les russes et les biélos. Les régimes fondés sur la peur vivent dans la peur. Le documentaire «La vengeance de Poutine» souligne son effroi devant la révolte populaire en Allemagne de l'est, en Roumanie ou dans les pays arabes.

    Ayant raté la diversification de l'économie, la Russie de Poutine dépend des hydrocarbures malmenés, là comme ailleurs, par la covid et la récession. La réponse européenne est mesurée: accueil de Navalny et condamnation des «élections» reconduisant un sixième mandat de cinq ans! Reste la nostalgie, qui n'est plus ce qu'elle était. Avis aux américains qui rêvent de retourner à l'époque fantasmée de «Popa a raison»; ils oublient qu'à l'époque les milliardaires payaient jusqu'à 91% d'impôt, bien loin des 750$ du pauvre Trump.

    «Russians and Belarusians are tired of backwards-looking autocrats» The Economist, 29 août.
    «Russia’s covid-19 outbreak is far worse than the Kremlin admits» The Economist, 21 mai.

  • Pierre Fortin - Abonné 28 septembre 2020 12 h 29

    Chasser le naturel, il revient au galop


    Vous revoilà à nous lancer vos conclusions fondées sur des sources que vous ne fournissez jamais. Votre code de déontologie vous fait pourtant devoir de les présenter : « Les journalistes identifient leurs sources d’information, afin de permettre au public d’en évaluer la valeur [...] » Votre webmestre pourrait vous apprendre combien l'usage des liens hypertextes est simple et permet d'accéder à vos sources.

    Vous nous lancez 1) « La survie d'Alexeï Navalny, figure majeure de l’opposition russe ... » alors que les derniers sondages lui donnent à peine 2% d'appui; 2) « ... à une tentative d’assassinat », alors qu'aucune preuve n'est encore fournie parce que l'Allemagne refuse de les produire, pas plus d'ailleurs que celles concernant Sergueï Skripal. Comment tirez-vous vos conclusions dans ces conditions ?

    Si on suit le déroulement de cette affaire qui conduit à revendiquer l'abandon du projet Nord Stream 2, il devient évident que l'enjeu dépasse largement le cas Navalny alors qu'Angela Merkel est devenue un canard boiteux menacé par les aspirants au pouvoir. L'Allemagne n'a aucun intérêt à y renoncer alors que le gazoduc est complété à 95%, qu'elle abandonne le nucléaire et le charbon, et qu'elle achète son gaz en Russie depuis plus de 50 ans. Beau problème !

    Les hostilités contre la Russie ne sont pas nouvelles, tout comme celles contre la Chine ou l'Iran. Elles traduisent la confrontation actuelle entre l'Est et l'Ouest qui ne fait que s'aggraver — la Rand Corporation recommande même, très concrètement, de préparer la guerre. Votre discours est malheureusemt en droite ligne avec cette tendance sans rien ajouter à la compréhension.

    À l'occasion du 75e anniversaire de l’ONU et considérant l'état de la géopolitique actuelle, je vous suggère l'éditorial de la Strategic Culture Foundation de vendredi dernier qui se prononce sur le monde actuel.

    À méditer : https://www.strategic-culture.org/news/2020/09/25/united-nations-75-years-old-back-future/

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 29 septembre 2020 15 h 45

      Merci Monsieur Fortin.

      Je trouve qu'au niveau local, Le Devoir fait du travail correct, mais dès que l'on touche l'internationnal OU les enjeux locaux dont le traitement est internationa ou lié aux États-Unis, les lignes de presse semblent écrites par le service de presse de l'OTAN, c'est très pénible.

      À titre d'exemple, la question des impôts payés de Trump est ridicule. Premièrement, le président «trolle» tout le temps et ça n'est pas la première fois qu'il joue avec ses déclarations et deuxièmement, je ne vois pas ce que cela a de pertinent. Ça semble un coup désespéré du NYTime qui fait une enième tentive de couverture pour monter une crise qui n'en est pas une. Mais le problème c'est qu'on reprend ça ici alors que comme Québécois, je m'attends à ce que Le Devoir fasse la même chose au niveau américain qu'il fait au niveau local, qu'il m'explique des enjeux qui nous touche. Mais je n'apprends rien de nos relations avec les États de NY, du MA, NH ou du Vermon. Je n'ai aucune idée des enjeux RÉELS qui nous lient aux États-Unis.

  • Bernard Plante - Abonné 28 septembre 2020 15 h 03

    Et Trump?

    Ne faudrait-il pas également parler de l'allié américain de Poutine?

    Posséder à la tête d'un des plus puissants pays de la planète un pantin associé luttant pour le maintien des forces pétrolières m'apparait pourtant comme un atout stratégique majeur.

    Trump non réélu (et ayant quitté la Maison blanche pour de bon!) on pourra alors parler d'affaiblissement de Poutine. Mais nous n'en sommes malheureusement pas là. En attendant, Poutine n'a pas dit son dernier mot.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 29 septembre 2020 17 h 40

      Votre propos est ridicule, le Russiagate a été démonté depuis longtemps. Quand vous écrivez comme vous le faites, vous ne faites qu'indiquer que vous n'avez pas d'autres sources que les médias dominants qui s'appuient eux-mêmes sur des agences, lesquelles sont possédées par des corporations qui ont leur propre intérêt.

      Tiens, pourquoi ne pas vous informer auprès de l'excellent YouTubeur Viva Frei Montreal, lequel vous mettra à jour au sujet de Micheal Flynn? https://www.youtube.com/watch?v=vQac9cArN4A