La première guerre

L’ancien maire de Québec Jean Pelletier, devenu chef de cabinet de Jean Chrétien, a justifié le programme des commandites en disant que le Canada était « en guerre » contre le mouvement indépendantiste et que tous les moyens étaient bons pour la gagner. Dans cette lutte sans merci, la crise d’octobre 1970 a constitué la toile de fond de la première guerre.

Pour l’ensemble des Québécois, elle a été un énorme choc. Jusque-là, leur entrée dans la modernité avait été plutôt joyeuse. Expo 67 leur avait révélé qu’ils étaient capables d’accomplir de grandes choses et ils découvraient avec ravissement qu’une révolution pouvait être « tranquille ».

Guidés par un groupe d’intellectuels, eux-mêmes inspirés par les mouvements de libération nationale ailleurs dans le monde, certains étaient déjà convaincus qu’on ne pouvait pas espérer être réellement « maîtres chez nous » et accoucher d’une « société juste » dans le cadre d’une simple province, mais ceux qui percevaient le Canada comme un frein à leur épanouissement constituaient encore une petite minorité.

Il y avait une certaine effervescence au sein des associations étudiantes, qui avait culminé dans la marche pour un McGill français. Leur « radicalisme » contrastait sans doute avec le conformisme des générations précédentes, mais on était très loin de la mobilisation contagieuse du printemps 2012.

Malgré la série d’attentats perpétrés par le Front de libération du Québec depuis sa fondation en 1962 et quelques débordements lors de manifestations, les Québécois se croyaient relativement à l’abri de la violence et des excès policiers qui affligeaient le reste de la planète. La rébellion de 1837 était une page d’histoire dont ils étaient sans doute fiers, mais il n’était pas question de rejouer dans ce film.

 

Même ceux qui avaient déjà tourné la page canadienne pouvaient croire que la marche vers l’indépendance se ferait sans trop de heurts, à défaut d’être rapide. Malgré un certain agacement, le Canada anglais avait manifesté une certaine ouverture face au désir d’émancipation du Québec. Le gouvernement Pearson avait fait d’importantes concessions, qui avaient notamment mené à la création du Régime des rentes et de la Caisse de dépôt. Ottawa avait même toléré que le Québec fasse ses premiers pas sur la scène internationale.

Il y avait cependant des limites. À son arrivée au pouvoir, Pierre Elliott Trudeau a rapidement coupé court aux suites constitutionnelles qu’aurait pu avoir la reconnaissance du principe de l’égalité des deux peuples fondateurs par la commission Laurendeau-Dunton. Ce blocage était de mauvais augure, mais personne n’avait imaginé jusqu’où le nouveau premier ministre canadien, dont l’élection avait été un objet de fierté pour un grand nombre de Québécois, était prêt à aller pour briser le mouvement indépendantiste.

L’instrumentalisation de la crise d’Octobre a été un modèle de machiavélisme. Au mépris des règles les plus élémentaires de la démocratie, le gouvernement Trudeau a sciemment utilisé et aggravé le traumatisme qu’elle a causé en recourant à la Loi sur les mesures de guerre et en exagérant grossièrement la menace réelle que représentait le FLQ.

  

Dès lors, comment se surprendre de ce qui est survenu par la suite ? Les actes illégaux commis par la GRC, les fausses promesses de la campagne référendaire de 1980, le coup de force constitutionnel de 1982 étaient finalement peu de chose pour un homme capable de faire arrêter des centaines d’hommes et de femmes sans la moindre justification. Après tout, c’était la guerre.

Même après sa retraite de la vie politique, M. Trudeau s’est employé à saboter, en menant la lutte contre l’accord du lac Meech, les efforts de ceux qui tentaient de réparer les dommages qu’il avait causés. À ses yeux, ceux qui cherchaient à réconcilier le Québec avec le Canada n’étaient que des « pleutres ». Le panache en moins, Jean Chrétien s’est montré un digne successeur.

Les Québécois ont pourtant su faire la part des choses. Malgré la tentative de l’associer au FLQ durant la crise d’Octobre, il est remarquable que le Parti québécois ait réussi à prendre le pouvoir à peine six ans plus tard. Si l’indépendance faisait toujours peur à plusieurs, ce n’était pas pour les sombres raisons évoquées par M. Trudeau. Tout le mérite en revient à René Lévesque, qui avait toujours dénoncé le recours à la violence. Le pays naîtrait de façon démocratique ou ne serait pas.

Dans le prologue de la troisième édition de son livre sur l’histoire du FLQ, Louis Fournier écrit : « C’est Lévesque et le PQ qui ont vaincu le terrorisme, bien davantage que Trudeau et tous les corps policiers. » Tous les Québécois, peu importe leur allégeance politique, devraient leur en être reconnaissants.



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