De grands malaises…

Se déroule en ce moment à Paris, devant la Cour d’assises spéciale, le procès de personnes présumées être impliquées, à un titre ou un autre, dans l’attentat terroriste islamiste perpétré par les frères Chérif et Saïd Kouachi contre Charlie Hebdo. C’était le 7 janvier 2015. Il a fait 12 morts et 11 blessés. Les deux fous d’Allah ont été tués par les policiers deux jours plus tard.

Ce procès, dans lequel il est entre autres question de liberté d’expression, me touche pour cela à la fois en tant que citoyen et en tant qu’auteur et chroniqueur.

Mais il me touche aussi personnellement parce que j’avais eu des rencontres et fraternisé avec plusieurs des personnes tuées ce jour-là, dont l’économiste Bernard Maris, que j’aimais beaucoup, et Stéphane Charbonnier, dit Charb.

J’ai connu ce dernier un jour que je donnais une conférence en France et qu’il faisait des dessins qui étaient projetés sur un écran derrière moi. Je parlais très sérieusement de la marchandisation du monde quand la salle, à ma grande surprise, a éclaté de rire. J’ai vite compris pourquoi et me suis retourné. Derrière moi, Charb avait dessiné un homme d’affaires cigare au bec qui déclarait, un peu piteux : « On a essayé de vendre l’accent québécois : on n’y est pas arrivé. »

On a gardé contact. Un été, avec sa compagne, il est venu habiter chez moi. Je lui parlais parfois du livre que j’étais en train d’écrire. Il est reparti avec le manuscrit. Peu après, il m’a gentiment envoyé les dessins qui illustrent Petit cours d’autodéfense intellectuelle.

Liberté d’expression

Je n’ai jamais caché que je ressentais un très profond malaise devant le trop peu d’indignation que font naître les actuelles menaces à la liberté d’expression, devant tout ce qui cherche à minimiser l’importance de cette question et devant un certain état, souvent pitoyable, de la conversation démocratique.

Mais ce procès, et je m’en réjouis, a été l’occasion pour une centaine de médias français de lancer, à l’initiative de Riss, le directeur actuel de Charlie Hebdo et un des rescapés de l’attentat, un appel à la mobilisation pour défendre la liberté d’expression.

Il y a toutefois une chose dans tout ce dossier dont on ne parle pas assez, me semble-t-il, qui concerne l’éducation, à savoir cette importance épistémique de la liberté d’expression, qui est l’un des grands arguments qui justifient l’immense prix qu’on doit lui accorder.

L’idée est que vous ne savez pas très bien ce que vous pensez si vous ne l’avez jamais confronté à qui pense autre chose ou le contraire. Cela demande d’écouter autrui, de soupçonner que l’on pourra en apprendre quelque chose, de ne pas se penser infaillible. Le contraire est d’être toujours persuadé qu’on a absolument raison. Ajoutez-y la certitude d’être vertueux et vous avez un dangereux cocktail, par bien des aspects proche du fanatisme religieux. Il me semble l’entendre souvent exploser ici aux cris de « fasciste », « nationaliste identitaire » et autres mots semblables, et là aux cris « d’extrême gauchiste », « d’islamophobe » et autres gentillesses. L’éducation devrait préparer à exercer les indispensables habiletés citoyennes et faire comprendre leur importance.

Se pourrait-il qu’une certaine vie scolaire ait joué un rôle dans leur minoration ? La liberté intellectuelle s’en porterait alors bien mal.

Liberté intellectuelle

 

Sauf erreur, on n’en a pas beaucoup parlé chez nous, mais il y a deux ans, trois universitaires américains (James A. Lindsay, Peter Boghossian et Helen Pluckrose) ont voulu tester cette hypothèse que des secteurs de la vie universitaire pouvaient être gangrenés par cette double certitude de savoir absolument et d’être vertueux. Leur malicieuse expérimentation est appelée « grievance studies affair », le canular des études victimaires.

Plus précisément, ces auteurs sont partis de l’idée que quelque chose n’allait pas dans certains secteurs de la vie universitaire, tout spécialement dans les humanités entendues au sens large. On chercherait moins, dans certains de ces domaines de la vie universitaire, à découvrir la vérité qu’à appuyer diverses causes, et tout particulièrement à défendre des victimes. La production du savoir céderait alors le pas à la sophistique, et seule compterait la conclusion vertueuse, peu importe ce qui la soutient.

Des articles bidon appuyant de telles causes ont donc été soumis à des revues dites sérieuses. La conclusion était celle qu’on attend dans ce milieu, pour délirante qu’elle soit : malgré un argumentaire sans valeur, 7 des 20 articles envoyés avaient été acceptés quand le canular a été découvert, ce qui a abruptement mis fin à l’expérience.

L’un étudiait la culture du viol chez les chiens dans les parcs à chiens et ce qui s’ensuit pour éduquer les hommes enclins à la violence sexuelle ; un autre défendait diverses manières de faire en sorte que la musculation ne soit pas oppressive pour les obèses ; un autre encourageait les hommes à utiliser des jouets sexuels anaux afin de lutter contre l’homophobie et la transphobie ; un autre encore, refusé avec recommandation de le retravailler, demandait que les étudiants privilégiés assistent à l’université aux cours enchaînés au sol.

Je vous laisse décider si cela nous dit ou non quelque chose sur notre monde et, le cas échéant, ce que cela nous dit.

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