Le mystère Michael Lonsdale

Je voudrais lancer mon coup de chapeau à l’acteur franco-britannique Michael Lonsdale, mort à 89 ans dans son sommeil lundi dernier à Paris. Sa dégaine atypique, son talent unique, sa voix profonde et la force de sa personnalité en avaient fait un être de si profonde singularité qu’on a l’impression qu’après lui, le moule s’est brisé.

Pensez donc ! Un mystique, catholique pratiquant dans le milieu laïque du théâtre et du cinéma français. Allergique aux rencontres bien arrosées entre compères au resto après la tombée du rideau, fuyant les blagues et le potinage comme la peste et même les conversations sur son métier. L’interviewer relevait du pari difficile. S’annonçant puis se faisant porter pâle, il s’évanouissait de la scène médiatique, hors des grands festivals comme Cannes où les conférences de presse constituent des passages obligés. Nombreux sommes-nous à avoir soupiré de déception après qu’il se fut déguisé en courant d’air après des promesses d’entrevue. On ne le rencontrera jamais en tête à tête. Autant se faire à l’idée.

Au long des décennies, il aura traîné sa drôle de gueule et son regard aux éclairs d’étrangeté. Si seul dans sa case, Michael Lonsdale, anachronique depuis toujours, semble-t-il. Les êtres hors normes ont des trésors à offrir, à contre-courant des idéologies de l’heure, authentiques autant qu’incompris. Baptisé à 22 ans après son chemin de Damas, amoureux éconduit et inconsolé de la comédienne Delphine Seyrig, peintre de talent, artiste énigmatique et solitaire.

Depuis 2001, il était le président d’honneur du Festival du silence à l’abbaye de Lérins, sur l’île de Saint-Honorat en face de Cannes, pause spirituelle offerte aux épuisés de la noce durant le plus grand rendez-vous cinématographique du monde. Pied de nez à un milieu frivole duquel il détonna jusqu’au bout.

Il n’aura jamais joué les jeunes premiers, faute du physique de l’emploi, cantonné trop souvent aux seconds rôles, mais par son charisme et sa dérision volant la vedette à bien des têtes d’affiche. Plusieurs se souviennent de son incarnation émouvante du frère Luc dans Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, abordant les derniers jours des moines cisterciens de Tibhirine assassinés en Algérie par des terroristes en 1996. Un rôle, césarisé en 2011, tissé sur mesure pour son héroïsme humble et tranquille, pour l’humanité de son profil. Lonsdale avait du frère Luc en lui. Aux antipodes de cette auréole de martyr, il fut le vilain de James Bond en 1979 dans Moonraker. Un flegme tiré de ses racines paternelles britanniques lui autorisait tous les pas de travers, sans égarer le sérieux de sa tronche avec ses bajoues, ses gros sourcils et son air de vouloir se trouver d’ailleurs.

Son personnage d’abbé bibliophile dans Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud, polar médiéval métaphysique adapté en 1986 du roman d’Umberto Eco, le ramenait à sa religion, cette fois sous les vapeurs de l’Inquisition. Lonsdale aura joué plus souvent qu’à son tour les ecclésiastiques, dont un prêtre dans Le procès d’Orson Welles, tiré du roman de Kafka. Mystique soit, mais le bonheur de jouer les contre-emplois nous offrit en 1974 dans Le fantôme de la liberté de Buñuel son apparition désopilante en sado-maso fouetté sous les yeux de moines ahuris.

Cet asocial furieusement timide, élevé en partie en Angleterre et au Maroc, était sorti de sa coquille au début des années 1950 à Paris grâce aux cours de théâtre de Tania Balachova au Studio des Champs-Élysées, avec des acolytes comme Antoine Vitez, Laurent Terzieff, Delphine Seyrig, son égérie. Il aura été de toutes les avant-gardes, refusant les invitations de la Comédie-Française pour pouvoir mieux explorer la scène, se colletant à Beckett, à Ionesco, à Duras, à Brecht, à Pirandello.

François Truffaut aida Lonsdale à vraiment percer au cinéma, à travers des films phares : La mariée était en noir et Baisers volés (avec Delphine Seyrig). Cette actrice royale, il la retrouva en majesté dans India Song de Marguerite Duras en 1975, sur fond de mousson, de spleen indien et de musique sublime. Dans la peau du spectral vice-consul de Lahore dont la voix hors champ hurlait son amour désespéré pour la femme fatale campée par la rousse interprète, on aurait dit qu’il jouait son propre rôle. Lonsdale avoua pourtant s’être alors inspiré de l’apathie de son père, incarcéré deux ans sous le régime de Vichy, libéré par les Alliés, mais revenu hagard de son épreuve. Son fils demeura marqué par l’effondrement paternel qui n’eut de cesse de le hanter.

Lundi, après la mort de l’insaisissable interprète, consumé par une flamme secrète, on a senti que le monde s’appauvrissait sans avoir su déchiffrer l’énigme de ce pèlerin apatride, étranger partout sur une planète trop petite pour lui.

9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 26 septembre 2020 02 h 46

    Un très grand!

    Merci pour ce beau texte. Lonsdale fut un grand comédien et un homme de foi qui avait beaucoup d'admiration pour les acteurs britanniques, dont Laurence Olivier, qui peuvent tout jouer, du Shakespeare au burlesque. Donc il n'était pas pas du genre Comédie française! À Dieu, M.Lonsdale.

    Michel Lebel

  • Jean Darmandie - Inscrit 26 septembre 2020 06 h 08

    ... sur une planète trop petite pour lui

    Profond et touchant témoignage. Merci.

  • François Paré - Abonné 26 septembre 2020 09 h 51

    Merci Madame Tremblay

    Pour cet adieu qui sonne si juste et rappelle la diversité, l'essentiel et le pertinent chez cet humble géant, un «spécialiste» comme écrivait Balzac de son «père Goriot».

  • André Binette - Inscrit 26 septembre 2020 11 h 14

    un beau texte

    Un beau texte sur un homme et un comédien que j'apprécie. Merci. Et son amour pour Delphine Seyrig le rend plus attachant.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 26 septembre 2020 16 h 01

    Son désir de toujours vouloir être ailleurs a finalement été définitivement exaucé.

    Un grand comédien vient de disparaître en silence au fond de son jardin secret. On s'en souviendra presque malgré lui. Adieu, Monsieur Lonsdale.