Une démocratie prête à tomber

Kali Akuno n’a jamais vu autant de drapeaux confédérés. Le cofondateur et codirecteur de la Coopérative Jackson, organisme communautaire afro-américain de la capitale du Mississippi, ne manque pas de les remarquer sur les chandails et casquettes, les autocollants sur les voitures, les pancartes sur les pelouses, partout. Le phénomène est particulièrement fort depuis juillet, alors que le gouverneur a entamé des démarches pour changer le drapeau officiel de l’État du Old South, qui contient encore le fameux symbole de l’esclavagisme. La population blanche et conservatrice du Mississippi redouble depuis d’ardeur pour « défendre son histoire ».

Mais si le drapeau confédéré flotte partout, c’est aussi en signe d’appui enthousiaste à Donald Trump, selon Kali. C’est que, si les banlieues et les zones rurales autour de Jackson sont blanches, la ville même est à 80 % afro-américaine. « Si la base de Trump ose s’afficher aussi fièrement même ici, c’est qu’elle est galvanisée comme jamais », explique-t-il. Et le président américain travaille activement à nourrir le sentiment que l’identité américaine de ses électeurs est attaquée. Dans un discours prononcé la semaine dernière au Musée des archives nationales, par exemple, Trump a parlé de la gauche radicale en marche pour forcer les Américains à « abandonner leurs valeurs, leur patrimoine et leur mode de vie ». Des mots qui font écho à ceux des leaders confédérés à l’aube de la guerre civile — rien de moins.

Dans les rues du Mississippi, des milices blanches lourdement armées défilent régulièrement depuis le début de l’été, afin d’apeurer les manifestants du mouvement Black Lives Matter, mais aussi les électeurs démocrates, de manière plus générale. Certains groupes s’installent même à la frontière entre les comtés ruraux et tentent de contrôler l’identité des citoyens qui circulent. Pour la population noire qui se rappelle trop bien l’âge d’or du Ku Klux Klan, la situation réveille bien des traumas. Déjà, le week-end dernier, des militants républicains ont tenté d’intimider des électeurs qui tentaient de voter par anticipation à Fairfax, en Virginie. Kali est certain que la tactique sera utilisée ailleurs dans le Sud, y compris chez lui. Après tout, ce genre d’intimidation était usuel avant les victoires du mouvement des droits civiques. N’est-ce pas cela que signifie le slogan Make America great again ?

À ceux qui trouveraient sa vision pessimiste, Kali répond : « Chaque soulèvement noir de l’histoire des États-Unis a été suivi d’un ressac violent. Je ne vois pas pourquoi cette fois-ci serait différente. » L’activiste voit aussi l’énergie militante des Blancs progressistes s’essouffler à mesure que la mort de George Floyd se fait plus distante. Pendant ce temps, rien n’est réglé. Partout au pays, on attendait anxieusement la décision du jury chargé de décider du sort des policiers qui ont tué Breonna Taylor, une femme noire de 26 ans, à Louisville en mars dernier. S’il se déroule ne serait-ce que l’ombre d’un acte de vandalisme dans des manifestations tenues à la suite du verdict de mercredi, le récit électoral de Donald Trump pourra s’ancrer encore plus fortement auprès des indécis inquiets, craint Kali. Le pays est un chaos, les anarchistes prennent le contrôle, je suis le seul à pouvoir rétablir la paix, répétera alors Trump. Une rhétorique qui a servi de prélude à on ne sait combien de coups d’État à travers le monde.

Depuis la mort de la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg vendredi dernier, l’issue de la crise politique et sociale qui secoue les États-Unis est moins claire que jamais. Mardi, Donald Trump, le vice-président Mike Pence et le sénateur républicain Ted Cruz répétaient tous trois qu’il était urgent de nommer une nouvelle juge (bien sûr républicaine) avant l’élection, car il est presque certain que la Cour aura à se prononcer sur des problèmes de fraude électorale au lendemain du 3 novembre. Il faut en comprendre que le président a l’intention ferme de contester toute défaite électorale si elle devait advenir. S’il préparait le terrain en ce sens depuis plusieurs mois en sabotant le service postal et en jetant le doute sur la légitimité du vote par courrier, une majorité républicaine à la Cour suprême lui donne maintenant la possibilité d’utiliser cette instance pour s’accrocher au pouvoir. Et puisque les fidèles de Trump contrôlent le Sénat chargé de confirmer la nomination d’une juge, il reste bien peu d’obstacles à la stratégie républicaine, sinon les appels — futiles — à la vertu.

Pendant ce temps, la base démocrate afro-américaine autour de Kali se fait plus discrète que jamais. Les conversations dans sa communauté se résument à voter Biden par peur de Trump, sans aucun enthousiasme réel pour le ticket démocrate — ce qui n’indique rien de bon pour la sortie de vote.

Et le pouvoir républicain se comporte avec l’assurance de ceux qui sont là pour de bon. On rapporte plusieurs cas de stérilisation forcée envers les femmes immigrantes dans les centres de détention fédéraux. Le gouverneur de la Floride vient de mettre en avant un projet de loi qui rendrait légal de tuer des manifestants avec son véhicule si on démontre que l’on craignait pour sa vie au milieu de la foule. Et le procureur général des États-Unis, Bill Barr, conseille aux cours américaines d’accuser les militants arrêtés de sédition. « Je ne crois pas qu’il y ait eu autant de coordination tactique entre le fédéral et les États républicains depuis les belles années de Jim Crow », avance Kali, évidemment inquiet.

Son conseil pour le 3 novembre ? Trouver un abri sûr pour les jours qui suivront : peu importe le résultat, il prévoit des troubles importants. Et si les arrestations arbitraires et la répression politique envers lesdits « antifa » comme lui s’accélèrent, il faudra peut-être même chercher la sécurité à l’extérieur du pays.

27 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 24 septembre 2020 05 h 57

    Cette situation devient de plus en plus grave surtout révoltante. Une situation très autoritaire voire totalitaire. C'est impressionnant de voir la «  démocratie » (???) dite américaine sombrer de la sorte. On nous diabolise une Extreme-Gauche folklorique mais on oublie que ce Trump avec ce Parti Républicain sous la bannière hysterique du Dieu venu du fin fond de l’Arabie font pire que ce que nous pouvions imaginer du temps ou la politique se jouait avec plus de serieux. Ici, c’est le chaos, le mensonge chronique, les insultes et le mepris. On se demande comment peut-on avec décence supporter une telle monstruosité?

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 24 septembre 2020 22 h 07

      «On nous diabolise une Extreme-Gauche folklorique»

      Coudonc, connaissez-vous YouTube? Vous avez pas entendu parlé de l'émeute de Berkeley quand Milo Yiannopoulos a voulu se pointer. Vous dites « Extreme-Gauche folklorique» , mais est-ce que la zone Chop de Seatle vous dit quelque chose?
      Vous n'avez pas entendu le cri du coeur, après une émeute, de Rob Smith, vérétan noir, décrire précisément la dévastation après justement lun passage des Antifa?

      Vous dites « on oublie que ce Trump avec ce Parti Républicain sous la bannière hysterique du Dieu venu du fin fond de l’Arabie font pire que ce que nous pouvions imaginer ».

      Mais de quoi parlez-vous? Làchez les dépêches et « les analyses » et allez donc regarder, juste pour voir, ces commentateurs de droites avoir des dizaines et dizaines d'entrevues avec des gens sur le terrain.

      Comme plusieurs le remarquent ici, il y a des centaines de morts noires à Chicago et on s'emble s'en taper, mais pour l'élection «Black Lives Matter», "come on", c'est grossier.

      Totalitaire, autoritaire? Ciel, les émeutiers foutent le feu, il y a eu des fusillades dans Chop... Et après c'est le gouvernement qui est autoritaire? N'importe quoi.

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 septembre 2020 06 h 53

    « [...] le drapeau officiel de l’État du Old South, qui contient encore le fameux symbole de l’esclavagisme. » (Émilie Nicolas)

    Quel est ce symbole visible sur le drapeau des États confédérés ?

    • Hélène Paulette - Abonnée 24 septembre 2020 09 h 09

      Le drapeau confédéré en est le symbole et figurait sur celui du Mississipi..

  • Françoise Labelle - Abonnée 24 septembre 2020 07 h 48

    La résistible ascension d'Arturo Ui

    Pièce de Brecht qui décrit l'ascension au pouvoir d'un truand dans les années 30 à Chicago.

    «Le vote par correspondance est un désastre.
    Débarrassez-vous du vote par correspondance... [sinon] il n'y aura pas de transfert, vraiment. Il n'y aura que ma prolongation.»

    Le vote par correspondance n'est pas nouveau, indispensable pour les citoyens vivant à l'étranger, et le nombre de cas de fraudes est infinitésimal (0,00006 %). Il veut simplement pouvoir intimider les électeurs physiquement, en bon Tony Truand.
    «La crise postale qui pourrait ébranler le vote de novembre » La Presse 22 septembre 2020.

    Le truand prépare son arrivée depuis les années 90, louangeant la réaction chinoise à Tiananmen et condamnant la mollesse de Gorbachev. Il préfère construire des murs que de les faire tomber.
    «The Strongman Cometh» The Bulwark 23 septembre 2020. Site de républicains défendant la démocratie.

  • Pierre Rousseau - Abonné 24 septembre 2020 08 h 38

    Si le passé est garant de l'avenir...

    Sans avoir une boule de cristal, si on regarde l'histoire on peut en déduire que les États-Unis sont sur une pente très glissantes vers l'autocratie, voire la dictature, se ce n'est d'une autre guerre civile. À l'échelle planétaire, ce genre de situation a presque toujours donné naissance à des conflits ouverts et violents.

    Dans un tel contexte, le Canada ferait bien de prendre ses distances de ces politiciens et protéger notre économie et mode de vie des débordements qui pourraient survenir au Sud. Une des clés serait de diversifier notre économie de sorte que l'on de dépende pas complètement d'un pays ayant perdu ses repères et sa boussole. Sinon, les taxes sur l'aluminium sous le prétexte de la sécurité nationale des ÉU seraient de la petite bière face à ce qui s'en vient.

  • Jacques Légaré - Abonné 24 septembre 2020 09 h 10

    Le désastre annoncé n'aura sans doute pas lieu


    L'histoire américaine, souvent enfiévrée, a connu de semblables événements : contre Nixon et 4 étudiants tués sur les campus par la garde nationale, MacArthur qui tire sur les grévistes durant la crise de 1929, la convention du parti démocrate en 1968 sabotée par la contestation anti-guerre du Vietnam.

    Trump non réélu, tout va rentrer dans l'ordre. Si le nouveau président est un grand FDR, capable de réformes solides comme le New Deal, les USA sont sauvés.

    D'où vient cette crise : de la social-démocratie initiée par Taft et par FDR mais stoppée dans son élan par Nixon, Reagan et les deux Bush.

    Ainsi, la classe moyenne, aliénée par le rêve insensé de devenir millionnaire par la grâce de Dieu et les baisse d'impôts aux riches, sabota l'action de la gauche démocrates. Au fil des ans, elle sombra, désespérée, désillusionnée, désemparée dans les bras du populisme de droite, dont Trump est le fleuron.

    La démocratie ne tombera pas parce que les Américains n'ont en fait que connu ce régime. Même le régime colonial était fort souple.

    La «Wild Liberty» est la fibre, le sang, l'âme des Américains. Un pouvoir tyrannique, même populiste, ne durerait pas très longtemps, le temps d'une dictature républicaine romaine. La «dictature» était une institution républicaine réservée situations gravissimes. Cf. Cincinnatus, dont George Washington fut honoré du titre par la ville nommée... Cincinnati.
    Ensuite les Américains adorent se voir en pamoison, en péril, en crise, en danger devant...leurs écrans de télé. La grande majorité y restera à regarder les manifestants après le 3 novembre s'exciter, voire casser des vitres ou des jambes, qu'ils soient de gauche ou de droite.

    O.K. Coral est le mode d'être de la pensée américaine, toute encore shakespearienne. Son coeur respire Antigone, Hamlet et Rambo.

    • Charles-Étienne Gill - Inscrit 24 septembre 2020 17 h 33

      Vous négligez dans vortre analyse la failllite de l'élite progressite. Obama étant un continuateur de Clinton, lui-même néolibéral. et non un continuateur. La démocratie américaine survivra, particulièrement si Trump est réélu.

      Après une grosse crise, les choses pourront rentrer dans l'ordre.

    • Christian Roy - Abonné 25 septembre 2020 21 h 03

      Dans l'univers merveilleux de Trumpy, M. Gill, les élections américaines ne seront "Free And Fair" QUE s'il est élu. Aussi bien dire qu'il est juge et partie...On ne parle plus d'un président mais d'un dictateur. L'élection de cet automne a toutes les allures d'une césarienne. Faudra ouvrir le ventre de la démocratie pour voir naître son premier empereur.

      Celui qui le connait le mieux, c'est Micky Cohen, son ex-Rudy. C'est le témoin le plus crédible dans toute cette histoire. D'après son évaluation, Trumpy ne digèrera jamais la défaite, surtout si elle a lieu contre Bidy - dauphin d'Obamy. Injure et insulte à la fois.

      Je pique votre finale en ajoutant ceci: Après une grosse crise de nerfs du bébé gâté, les choses pourront rentrer dans l'ordre avec Joe.